A l’heure où le soleil se couche, le marais m’enivre et m’affole. Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les nuées d’or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s’y mouillent, s’y noient, s’y traînent. Elles sont là-haut, dans l’air immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables dans cette mince flaque d’eau que percent, comme des poils, les herbes pointues.
Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment nuancée, autour d’une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les violets, sont là, dans un peu d’eau, qui nous montre tout le ciel, tout l’espace, tout le rêve, et où passent des vols d’oiseaux. Et puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au soleil couchant. J’y sens comme la révélation confuse d’un mystère inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était peut-être une bulle de gaz sortie d’un marécage à la tombée du jour.
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Saint-Tropez, 12 avril.
Nous sommes partis ce matin, vers huit heures, de Saint-Raphaël, par une forte brise de nord-ouest.
La mer sans vagues dans le golfe était blanche d’écume, blanche comme une nappe de savon, car le vent, ce terrible vent de Fréjus qui souffle presque chaque matin, semblait se jeter dessus pour lui arracher la peau, qu’il soulevait et roulait en petites lames de mousse éparpillées ensuite, puis reformées tout aussitôt.
Les gens du port nous ayant affirmé que cette rafale tomberait vers onze heures, nous nous décidâmes à nous mettre en route avec trois ris et le petit foc.
Le youyou fut embarqué sur le pont, au pied du mât, et le Bel-Ami sembla s’envoler dès sa sortie de la jetée. Bien qu’il ne portât presque point de toile, je ne l’avais jamais senti courir ainsi. On eût dit qu’il ne touchait point l’eau, et on ne se fût guère douté qu’il portait au bas de sa large quille, profonde de deux mètres, une barre de plomb de dix-huit cents kilogrammes, sans compter deux mille kilogrammes de lest dans sa cale et tout ce que nous avons à bord en gréement, ancres, chaînes, amarres et mobilier.
J’eus bien vite traversé le golfe au fond duquel se jette l’Argens, et, dès que je fus à l’abri des côtes, la brise cessa presque complètement. C’est là que commence cette région sauvage, sombre et superbe qu’on appelle encore le pays des Maures. C’est une longue presqu’île de montagnes dont les rivages seuls ont un développement de plus de cent kilomètres.
Saint-Tropez, à l’entrée de l’admirable golfe nommé jadis golfe de Grimaud, est la capitale de ce petit royaume sarrazin dont presque tous les villages, bâtis au sommet de pics qui les mettaient à l’abri des attaques, sont encore pleins de maisons mauresques avec leurs arcades, leurs étroites fenêtres et leurs cours intérieures où ont poussé de hauts palmiers qui dépassent à présent les toits.