Si on pénètre à pied dans les vallons inconnus de cet étrange massif de montagnes, on découvre une contrée invraisemblablement sauvage, sans routes, sans chemins, même sans sentiers, sans hameaux, sans maisons.

De temps en temps, après sept ou huit heures de marche, on aperçoit une masure, souvent abandonnée, et parfois habitée par une misérable famille de charbonniers.

Les monts des Maures ont, paraît-il, tout un système géologique particulier, une flore incomparable, la plus variée de l’Europe, dit-on, et d’immenses forêts de pins, de chênes-lièges et de châtaigniers.

J’ai fait, voici trois ans maintenant, au cœur de ce pays, une excursion aux ruines de la Chartreuse de la Verne, dont j’ai gardé un inoubliable souvenir. S’il fait beau demain, j’y retournerai.

Une route nouvelle suit la mer, allant de Saint-Raphaël à Saint-Tropez. Tout le long de cette avenue magnifique, ouverte à travers les forêts sur un incomparable rivage, on essaye de créer des stations hivernales. La première en projet est Saint-Aigulf.

Celle-ci offre un caractère particulier. Au milieu du bois de sapins qui descend jusqu’à la mer s’ouvrent, dans tous les sens, de larges chemins. Pas une maison, rien que le tracé des rues traversant des arbres. Voici les places, les carrefours, les boulevards. Leurs noms sont même inscrits sur des plaques de métal: boulevard Ruysdaël, boulevard Rubens, boulevard Van Dyck, boulevard Claude-Lorrain. On se demande pourquoi tous ces peintres? Ah! pourquoi? C’est que la Société s’est dit, comme Dieu lui-même avant d’allumer le soleil: «Ceci sera une station d’artistes!»

La Société! On ne sait pas dans le reste du monde tout ce que ce mot signifie d’espérances, de dangers, d’argent gagné et perdu sur les bords de la Méditerranée! La Société! terme mystérieux, fatal, profond, trompeur.

En ce lieu pourtant, la Société semble réaliser ses espérances, car elle a déjà des acheteurs, et des meilleurs, parmi les artistes. On lit de place en place: «Lot acheté par M. Carolus Duran; lot de M. Clairin; lot de Mlle Croizette, etc.» Cependant... qui sait?... Les Sociétés de la Méditerranée ne sont pas en veine.

Rien de plus drôle que cette spéculation furieuse qui aboutit à des faillites formidables. Quiconque a gagné dix mille francs sur un champ achète pour dix millions de terrains à vingt sous le mètre pour les revendre à vingt francs. On trace les boulevards, on amène l’eau, on prépare l’usine à gaz, et on attend l’amateur. L’amateur ne vient pas, mais la débâcle arrive.

J’aperçois, loin devant moi, des tours et des bouées qui indiquent les brisants des deux rivages à la bouche du golfe de Saint-Tropez.