—Il est sourd, dit-elle.
C’était un grand vieillard de quatre-vingts ans, étonnamment fort, droit et beau.
Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s’informa d’eux. Ils étaient là depuis fort longtemps; on les respectait beaucoup, et ils passaient pour avoir de l’aisance, une aisance de paysans.
Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s’étonnant de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d’idées qui ne semblaient point de sa caste. Elle n’était d’ailleurs ni lettrée, ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d’une éducation ancienne.
Un jour, elle lui demanda son nom.
—Je m’appelle le comte de X..., dit-il.
Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de toutes les âmes:
—Moi aussi, je suis noble!
Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette chose si vieille, inconnue de tous.
—Je suis la fille d’un colonel. Mon mari était sous-officier dans le régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous nous sommes sauvés ensemble.