Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j’avais eu l’autre année une surprise émouvante et forte.
C’était par un jour gris, en octobre, au moment où l’on vient arracher l’écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille ainsi depuis le pied jusqu’aux premières branches, et le tronc dénudé devient rouge, d’un rouge de sang comme un membre d’écorché. Ils ont des formes bizarres, contournées, des allures d’êtres estropiés, épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l’enfer où les hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une souffrance sans fin, par ces plaies saignantes qui mettaient en moi cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d’un homme écrasé ou tombé d’un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants, lointains, innombrables, et qu’ayant touché, pour raffermir mon cœur, un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma main toute rouge.
Aujourd’hui ils sont guéris—jusqu’au prochain écorchement.
Mais j’aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s’abrita le long bonheur du sous-officier de hussards et de la fille du colonel.
De loin, je reconnais l’homme qui se promène dans ses vignes. Tant mieux: la femme sera seule à la maison.
La servante lave devant la porte.
—Votre maîtresse est ici, lui dis-je.
Elle répondit d’un air singulier, avec l’accent du Midi.
—Non m’sieu, voilà six mois qu’elle n’est plus.
—Elle est morte?