Elle habitait de l’autre côté du mont qui porte la Chartreuse de la Verne, près de la route d’Hyères, où une autre voiture m’attendait, car l’ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets.

Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J’étais dans une forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de grands arbres magnifiques.

Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours entre les branches j’apercevais soudain de larges vallées sombres, s’allongeant à perte de vue, pleines de verdure.

J’avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais courir dans mes veines un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé, entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie qui s’agite au soleil. J’étais content, j’étais fort, j’accélérais ma marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons déserts où ne montait pas la fumée d’un seul toit.

Puis, je gagnai la cime, que d’autres cimes, plus hautes, dominaient, et après quelques détours, j’aperçus sur le flanc de la montagne en face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au fond d’une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l’atteindre, il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie. Les arbres, vieux comme l’abbaye, survivent à cette morte, énormes, mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur âge, d’autres décapités n’ont plus qu’un tronc creux où se cacheraient dix hommes. Et ils ont l’air d’une armée formidable de géants antiques et foudroyés qui montent encore à l’assaut du ciel. On sent les siècles et la moisissure, l’antique vie des racines pourries dans ce bois fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C’est, entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d’herbe rare.

Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches.

J’approche de l’abbaye et je découvre tous les vieux bâtiments dont les plus anciens datent du XIIe siècle et dont les plus récents sont habités par une famille de pâtres.

Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu’un reste de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n’ai senti sur mon cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu’en cet antique et sinistre marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de cœur, et attristent l’âme par l’œil, comme la ligne heureuse d’un monument gai réjouit la vue. L’homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d’aviver les plaies de son cœur, d’agrandir, d’élargir jusqu’à l’infini tous les chagrins comprimés en nous.

Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors, et je compris.—Rien autour de nous, rien que la mort.—Derrière l’abbaye une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie, et devant, une vallée, et plus loin, d’autres vallées,—des pins, des pins, un océan de pins, et tout à l’horizon, encore des pins sur des sommets.

Et je m’en allai.