—Vous n’avez jamais raconté cela à personne.
—Oh! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu’il entendait, je n’aurais pas osé en parler. Et puis, je n’ai jamais vu que des paysans depuis que je me suis sauvée.
—Avez-vous été heureuse, au moins?
—Oh! oui, très heureuse. Il m’a rendue très heureuse. Je n’ai jamais rien regretté.
Et j’avais été voir à mon tour, l’année précédente, cette femme, ce couple, comme on va visiter une relique miraculeuse.
J’avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan, avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne.
Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce désert, elle s’était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, sans délicatesse d’aucune sorte, elle s’était pliée à ces habitudes simples. Et elle l’aimait encore. Elle était devenue une femme du peuple, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté.
Elle n’avait jamais pensé à rien, qu’à lui! Elle n’avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n’avait eu jamais besoin que de lui! Pourvu qu’il fût là, elle ne désirait rien.
Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l’avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu’on désire, tout ce qu’on rêve, tout ce qu’on attend sans cesse, tout ce qu’on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d’un bout à l’autre. Elle n’aurait pas pu être plus heureuse.
Maintenant j’allais, pour la seconde fois, la revoir avec l’étonnement et le vague mépris que je sentais en moi pour elle.