—Le canot, monsieur.
Je me retourne. Une vague monstrueuse l’emplit, le roule, l’enveloppe dans sa bave comme si elle le dévorait, et brisant l’amarre qui l’attache à nous, le garde, à moitié coulé, noyé, proie conquise, vaincue, qu’elle va jeter aux roches, là-bas, sur le cap.
Les minutes semblent des heures. Rien à faire, il faut aller, il faut gagner la pointe devant nous, et, quand nous l’aurons doublée, nous serons à l’abri, sauvés.
Enfin, nous l’atteignons! La mer à présent est calme, unie, protégée par la longue bande de roches et de terres qui forme le cap d’Antibes.
Le port est là, dont nous sommes partis depuis quelques jours à peine, bien que je croie être en route depuis des mois, et nous y entrons comme midi sonne.
Les matelots, revenus chez eux, sont radieux, quoique Bernard répète à tout moment:
—Ah! monsieur, notre pauvre petit canot, ça me fait gros cœur, de l’avoir vu périr comme ça!
Je pris donc le train de quatre heures pour aller dîner avec mon ami dans la principauté de Monaco.
Je voudrais avoir le loisir de parler longuement de cet État surprenant, moins grand qu’un village de France, mais où l’on trouve un souverain absolu, des évêques, une armée de jésuites et de séminaristes plus nombreuse que celle du Prince, une artillerie dont les canons sont presque rayés, une étiquette plus cérémonieuse que celle de feu Louis XIV, des principes d’autorité plus despotiques que ceux de Guillaume de Prusse, joints à une tolérance magnifique pour les vices de l’humanité, dont vivent le souverain, les évêques, les jésuites, les séminaristes, les ministres, l’armée, la magistrature, tout le monde.
Saluons d’ailleurs ce bon roi pacifique qui sans peur des invasions et des révolutions, règne en paix sur son heureux petit peuple au milieu des cérémonies d’une cour où sont conservées intactes les traditions des quatre révérences, des vingt-six baisemains et de toutes les formules usitées autrefois autour des Grands Dominateurs.