Pendant trois heures tout alla bien, quoique le pauvre petit yacht roulât comme un bouchon dans cette houle profonde.
Quiconque n’a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui vont d’une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse, ne devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable, terrifiante et superbe des flots.
Notre petit canot nous suivait loin derrière nous, au bout d’une amarre de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d’une vague, nageant comme un gros oiseau blanc.
Voici Cannes, là-bas, au fond de son golfe Saint-Honorat, avec sa tour debout dans les flots, devant nous le cap d’Antibes.
La brise fraîchit peu à peu, et sur la crête des vagues les moutons apparaissent, ces moutons neigeux qui vont si vite et dont le troupeau illimité court, sans pâtre et sans chien, sous le ciel infini.
Bernard me dit:
—C’est tout juste si nous gagnerons Antibes.
En effet, les coups de mer arrivent, brisant sur nous, avec un bruit violent, inexprimable. Les rafales brusques nous bousculent, nous jettent dans les trous béants d’où nous sortons en nous redressant avec des secousses terribles.
Le pic est amené, mais le gui, à chaque oscillation du yacht, touche les vagues, semble prêt à arracher le mât qui va s’envoler avec sa voile, nous laissant seuls, flottant, perdus sur l’eau furieuse.
Bernard crie: