Oh! la belle journée!

Pol reprit: «Ça doit être affreux, cette mort-là, sous cette lourde mousse de glace!»

Et doucement porté par le flot, bercé par le mouvement des rames, loin de la terre, dont je ne voyais plus que la crête blanche, je pensais à cette pauvre et petite humanité, à cette poussière de vie, si menue et si tourmentée, qui grouillait sur ce grain de sable perdu dans la poussière des mondes, à ce misérable troupeau d’hommes, décimé par les maladies, écrasé par les avalanches, secoué et affolé par les tremblements de terre, à ces pauvres petits êtres invisibles d’un kilomètre, et si fous, si vaniteux, si querelleurs, qui s’entretuent, n’ayant que quelques jours à vivre. Je comparais les moucherons qui vivent quelques heures aux bêtes qui vivent une saison, aux hommes qui vivent quelques ans, aux univers qui vivent quelques siècles. Qu’est-ce que tout cela?

Pol prononça:

—Je sais une bien bonne histoire de neige.

Je lui dis: Racontez.

Il reprit:

—Vous vous rappelez le grand Radier, Jules Radier, le beau Jules?

—Oui, parfaitement.

—Vous savez comme il était fier de sa tête, de ses cheveux, de son torse, de sa force, de ses moustaches. Il avait tout mieux que les autres, pensait-il. Et c’était un mangeur de cœurs, un irrésistible, un de ces beaux gars de demi-ton qui ont de grands succès sans qu’on sache au juste pourquoi.