Comme elle essayait de dégager sa main de celle d’Olivier, il la serra en poussant un grand soupir! Alors elle se résigna à attendre afin de ne point l’agiter.

Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux bougies s’éteignirent; un meuble craqua.

Dans l’hôtel tout était muet, tout semblait mort, sauf la haute horloge flamande de l’escalier qui, régulièrement carillonnait l’heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du Temps, en la modulant sur ses timbres divers.

La comtesse immobile sentait grandir en son âme une intolérable terreur. Des cauchemars l’assaillaient; des idées effrayantes lui troublaient l’esprit; et elle crut s’apercevoir que les doigts d’Olivier se refroidissaient dans les siens. Etait-ce vrai? Non, sans doute! D’où lui était venue cependant la sensation d’un contact inexprimable et glacé? Elle se souleva, éperdue d’épouvante, pour regarder son visage.—Il était détendu, impassible, inanimé, indifférent à toute misère, apaisé soudain par l’Éternel Oubli.

FIN.

NOTE.

Fort comme la Mort a paru dans la Revue Illustrée du 15 février au 15 mai 1889.

Le roman fut commencé au printemps de 1888. Maupassant écrivait à sa mère (Paris, 2 mai 1888): «Je prépare tout doucement mon nouveau roman et je le trouve très difficile, tant il doit avoir de nuances, de choses suggérées et non dites. Il ne sera pas long d’ailleurs, il faut qu’il passe devant les yeux comme une vision de la vie terrible, tendre et désespérée.»

Le manuscrit de Fort comme la Mort est couvert de corrections et de surcharges. La seconde partie surtout semble avoir coûté beaucoup d’efforts à l’auteur. Avant d’être définitives, les phrases y sont laborieusement travaillées; les épithètes sont souvent modifiées, adoucies, rendues plus élégantes. La page 289, de 40 lignes (page 315 de notre édition), n’a que 8 lignes non surchargées, et plus on approche de la fin, plus les pages sont nombreuses dans ce cas.

Le manuscrit de Fort comme la Mort est composé de 327 feuillets paginés 1 à 327, écrits au recto, puis, à part, d’un fragment de 26 feuillets paginés 122 à 147 où l’auteur a remanié la scène de la mort d’Olivier Bertin. C’est la version de ce fragment qui a servi à l’impression du volume, à l’exception des deux derniers feuillets qui ont été écrits de nouveau, avec des modifications, sur deux autres feuillets paginés 131, 132. C’est là qu’apparaît pour la première fois, sous sa forme définitive, la dernière phrase de Fort comme la Mort: Il était détendu, impassible, inanimé, indifférent à toute misère, apaisé soudain par l’Éternel Oubli.