Et j’en aperçus qui se promenaient dans la nuit sur les ponts déserts. C’étaient les plus sinistres. L’eau coulait sous les arches avec un bruit mou. Ils ne la voyaient pas..., ils la devinaient en aspirant son odeur froide! Ils en avaient envie et ils en avaient peur. Ils n’osaient point! Pourtant, il le fallait. L’heure sonnait au loin à quelque clocher, et soudain, dans le large silence des ténèbres, passaient, vite étouffés, le claquement d’un corps tombant dans la rivière, quelques cris, un clapotement d’eau battue avec des mains. Ce n’était parfois aussi que le clouf de leur chute, quand ils s’étaient lié les bras ou attaché une pierre aux pieds.

Oh! les pauvres gens, les pauvres gens, les pauvres gens, comme j’ai senti leurs angoisses, comme je suis mort de leur mort! J’ai passé par toutes leurs misères; j’ai subi, en une heure, toutes leurs tortures. J’ai su tous les chagrins qui les ont conduits là; car je sens l’infamie trompeuse de la vie, comme personne, plus que moi, ne l’a sentie.

Comme je les ai compris, ceux qui, faibles, harcelés par la malechance, ayant perdu les êtres aimés, réveillés du rêve d’une récompense tardive, de l’illusion d’une autre existence où Dieu serait juste enfin, après avoir été féroce, et désabusés des mirages du bonheur, en ont assez et veulent finir ce drame sans trêve ou cette honteuse comédie.

Le suicide! mais c’est la force de ceux qui n’en ont plus, c’est l’espoir de ceux qui ne croient plus, c’est le sublime courage des vaincus! Oui, il y a au moins une porte à cette vie, nous pouvons toujours l’ouvrir et passer de l’autre côté. La nature a eu un mouvement de pitié; elle ne nous a pas emprisonnés. Merci pour les désespérés!

Quant aux simples désabusés, qu’ils marchent devant eux l’âme libre et le cœur tranquille. Ils n’ont rien à craindre, puisqu’ils peuvent s’en aller; puisque derrière eux est toujours cette porte que les dieux rêvés ne peuvent même fermer.

Je songeais à cette foule de morts volontaires: plus de huit mille cinq cents en une année. Et il me semblait qu’ils s’étaient réunis pour jeter au monde une prière, pour crier un vœu, pour demander quelque chose, réalisable plus tard, quand on comprendra mieux. Il me semblait que tous ces suppliciés, ces égorgés, ces empoisonnés, ces pendus, ces asphyxiés, ces noyés, s’en venaient, horde effroyable, comme des citoyens qui votent, dire à la société: «Accordez-nous au moins une mort douce! Aidez-nous à mourir, vous qui ne nous avez pas aidés à vivre! Voyez, nous sommes nombreux, nous avons le droit de parler, en ces jours de liberté, d’indépendance philosophique et de suffrage populaire. Faites à ceux qui renoncent à vivre l’aumône d’une mort qui ne soit point répugnante ni effroyable.»

Je me mis à rêvasser, laissant ma pensée vagabonder sur ce sujet en des songeries bizarres et mystérieuses.

Je me crus, à un moment, dans une belle ville. C’était Paris; mais à quelle époque? J’allais par les rues, regardant les maisons, les théâtres, les établissements publics, et voilà que, sur une place, j’aperçus un grand bâtiment, fort élégant, coquet et joli.

Je fus surpris, car on lisait sur la façade, en lettres d’or: «Œuvre de la mort volontaire».

Oh! étrangeté des rêves éveillés où l’esprit s’envole dans un monde irréel et possible! Rien n’y étonne; rien n’y choque; et la fantaisie débridée ne distingue plus le comique et le lugubre.