La sensation de la vie qui recommence chaque jour, de la vie fraîche, gaie, amoureuse, frémissait dans les feuilles, palpitait dans l’air, miroitait sur l’eau.

On me remit les journaux que le facteur venait d’apporter et je m’en allai sur la rive, à pas tranquilles, pour les lire.

Dans le premier que j’ouvris, j’aperçus ces mots: «Statistique des suicides» et j’appris que, cette année, plus de huit mille cinq cents être humains se sont tués.

Instantanément, je les vis! Je vis ce massacre, hideux et volontaire des désespérés las de vivre. Je vis des gens qui saignaient, la mâchoire brisée, le crâne crevé, la poitrine trouée par une balle, agonisant lentement, seuls dans une petite chambre d’hôtel, et sans penser à leur blessure, pensant toujours à leur malheur.

J’en vis d’autres, la gorge ouverte ou le ventre fendu, tendant encore dans leur main le couteau de cuisine ou le rasoir.

J’en vis d’autres, assis tantôt devant un verre où trempaient des allumettes, tantôt devant une petite bouteille qui portait une étiquette rouge.

Ils regardaient cela avec des yeux fixes, sans bouger; puis ils buvaient, puis ils attendaient; puis une grimace passait sur leurs joues, crispait leurs lèvres; une épouvante égarait leurs yeux, car ils ne savaient pas qu’on souffrait tant avant la fin.

Ils se levaient, s’arrêtaient, tombaient et, les deux mains sur le ventre, ils sentaient leurs organes brûlés, leurs entrailles rongées par le feu du liquide, avant que leur pensée fût seulement obscurcie.

J’en vis d’autres pendus au clou du mur, à l’espagnolette de la fenêtre, au crochet du plafond, à la poutre du grenier, à la branche d’arbre, sous la pluie du soir. Et je devinais tout ce qu’ils avaient fait avant de rester là, la langue tirée, immobiles. Je devinais l’angoisse de leur cœur, leurs hésitations dernières, leurs mouvements pour attacher la corde, constater qu’elle tenait bien, se la passer au cou et se laisser tomber.

J’en vis d’autres couchés sur des lits misérables, des mères avec leurs petits enfants, des vieillards crevant la faim, des jeunes filles déchirées par des angoisses d’amour, tous rigides, étouffés, asphyxiés, tandis qu’au milieu de la chambre fumait encore le réchaud de charbon.