—Comment reconnaissez-vous les pauvres?

—Oh! oh! monsieur, on les devine! Et puis ils doivent apporter un certificat d’indigents du commissaire de police de leur quartier. Si vous saviez comme c’est sinistre, leur entrée! J’ai visité une fois seulement cette partie de notre établissement, je n’y retournerai jamais. Comme local, c’est aussi bien qu’ici, presque aussi riche et confortable; mais eux..... Eux!!! Si vous les voyiez arriver, les vieux en guenilles qui viennent mourir; des gens qui crèvent de misère depuis des mois, nourris au coin des bornes comme les chiens des rues; des femmes en haillons, décharnées, qui sont malades, paralysées, incapables de trouver leur vie et qui nous disent, après avoir raconté leur cas: «Vous voyez bien que ça ne peut pas continuer, puisque je ne peux plus rien faire et rien gagner, moi». J’en ai vu venir une de quatre-vingt-sept ans, qui avait perdu tous ses enfants et petits-enfants, et qui, depuis six semaines, couchait dehors. J’en ai été malade d’émotion. Puis, nous avons tant de cas différents, sans compter les gens qui ne disent rien et qui demandent simplement: «Où est-ce?» Ceux-là, on les fait entrer, et c’est fini tout de suite.

Je répétai, le cœur crispé:

—Et... où est-ce?

—Ici.

Il ouvrit une porte en ajoutant:

—Entrez, c’est la partie spécialement réservée aux membres du cercle, et celle qui fonctionne le moins. Nous n’y avons eu encore que onze anéantissements.

—Ah! vous appelez cela un... anéantissement.

—Oui, monsieur. Entrez donc.

J’hésitais. Enfin j’entrai. C’était une délicieuse galerie, une sorte de serre, que des vitraux d’un bleu pâle, d’un rose tendre, d’un vert léger, entouraient poétiquement de paysages de tapisseries. Il y avait dans ce joli salon des divans, de superbes palmiers, des fleurs, des roses surtout, embaumantes, des livres sur des tables, la Revue des Deux-Mondes, des cigares en des boîtes de la régie, et, ce qui me surprit, des pastilles de Vichy dans une bonbonnière.