Pendant un mois, je fus très heureux avec elle et je m’attachai d’une façon bizarre à cette créature d’une autre race, qui me semblait presque d’une autre espèce, née sur une planète voisine.
Je ne l’aimais pas—non—on n’aime point les filles de ce continent primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels, les Arabes, jamais n’éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord. Elles sont trop près de l’animalité humaine, elles ont un cœur trop rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans nos âmes l’exaltation sentimentale qui est la poésie de l’amour. Rien d’intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l’ivresse sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls.
Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres, mais d’une façon différente, moins tenace, moins cruelle, moins douloureuse.
Ce que j’éprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l’expliquer d’une façon précise. Je vous disais tout à l’heure que ce pays, cette Afrique nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la caresse de l’air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la même façon, par mille attraits cachés, captivants et physiques, par la séduction pénétrante non point de ses embrassements, car elle était d’une nonchalance tout orientale, mais de ses doux abandons.
Je la laissais absolument libre d’aller et de venir à sa guise et elle passait au moins un après-midi sur deux dans le campement voisin, au milieu des femmes de mes agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle demeurait durant une journée presque entière, à se mirer dans l’armoire à glace en acajou que j’avais fait venir de Miliana. Elle s’admirait en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre où elle suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle marchait la tête un peu penchée en arrière, pour juger ses hanches et ses reins, tournait, s’éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée enfin de se mouvoir, elle s’asseyait sur un coussin et demeurait en face d’elle-même, les yeux dans ses yeux, le visage sévère, l’âme noyée dans cette contemplation.
Bientôt, je m’aperçus qu’elle sortait presque chaque jour après le déjeuner, et qu’elle disparaissait complètement jusqu’au soir.
Un peu inquiet, je demandai à Mohammed s’il savait ce qu’elle pouvait faire pendant ces longues heures d’absence. Il répondit avec tranquillité:
—Ne te tourmente pas, c’est bientôt le Ramadan. Elle doit aller à ses dévotions.
Lui aussi semblait ravi de la présence d’Allouma dans la maison; mais pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect, pas une fois ils n’eurent l’air de se cacher de moi, de s’entendre, de me dissimuler quelque chose.
J’acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant agir le temps, le hasard et la vie.