La porte de leur cabinet devait m’être ouverte, et j’arrivai, à l’heure convenue, avec la résolution formelle de les tuer. Depuis la veille je voyais la scène comme si elle avait déjà eu lieu! J’entrais! Une petite table couverte de verres, de bouteilles et d’assiettes, la séparait de Montina. Leur surprise était telle en m’apercevant qu’ils demeuraient immobiles. Moi, sans dire un mot, j’abattais sur la tête de l’homme la canne plombée dont j’étais armé. Assommé d’un seul coup, il s’affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et je lui laissais le temps—quelques secondes—de comprendre et de tordre ses bras vers moi, folle d’épouvante, avant de mourir à son tour. Oh! j’étais prêt, fort, résolu et content, content jusqu’à l’ivresse. L’idée du regard éperdu qu’elle me jetterait sous ma canne levée, de ses mains tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et convulsée, me vengeait d’avance. Je ne l’abattrais pas du premier coup, elle! Tu me trouves féroce, n’est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu’on souffre. Penser qu’une femme, épouse ou maîtresse, qu’on aime, se donne à un autre, se livre à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres comme les vôtres! C’est une chose atroce, épouvantable. Quand on a connu un jour cette torture, on est capable de tout. Oh! je m’étonne qu’on ne tue pas plus souvent, car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont désiré tuer, ont joui de cette mort rêvée, ont fait, seuls dans leur chambre, ou sur une route déserte, hantés par l’hallucination de la vengeance satisfaite, le geste d’étrangler ou d’assommer.

Moi, j’arrivai à ce restaurant. Je demandai: «Ils sont là?» Le garçon vendu répondit: «Oui, monsieur», me fit monter un escalier, et me montrant une porte: «Ici», dit-il. Je serrais ma canne comme si mes doigts eussent été de fer. J’entrai.

J’avais bien choisi l’instant. Ils s’embrassaient, mais ce n’était pas Montina. C’était le général de Flèche, le général qui avait soixante-six ans!

Je m’attendais si bien à trouver l’autre, que je demeurai perclus d’étonnement.

Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi... non... je ne sais pas? Devant l’autre, j’aurais été convulsé de fureur!... Devant celui-là, devant ce vieil homme ventru, aux joues tombantes, je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite, qui semblait avoir quinze ans, s’était donnée, livrée à ce gros homme presque gâteux, parce qu’il était marquis, général, l’ami et le représentant des rois détrônés. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma main n’aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n’avais plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire des choses pareilles! Je n’étais plus jaloux, j’étais éperdu comme si j’avais vu l’horreur des horreurs!

Qu’on dise ce qu’on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que cela! Quand on en rencontre un qui s’est livré de cette façon, on le montre au doigt. L’époux ou l’amant d’une vieille femme est plus méprisé qu’un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des filles, dont le cœur est sale! Elles sont à tous, jeunes ou vieux, pour des raisons méprisables et différentes, parce que c’est leur profession, leur vocation et leur fonction. Ce sont les éternelles, inconscientes et sereines prostituées qui livrent leur corps sans dégoût, parce qu’il est marchandise d’amour, qu’elles le vendent ou qu’elles le donnent, au vieillard qui hante les trottoirs avec de l’or dans sa poche, ou bien, pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme célèbre et répugnant!...

Il vociférait comme un prophète antique, d’une voix furieuse, sous le ciel étoilé, criant, avec une rage de désespéré, la honte glorifiée de toutes les maîtresses des vieux monarques, la honte respectée de toutes les vierges qui acceptent de vieux époux, la honte tolérée de toutes les jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.

Je les voyais, depuis la naissance du monde, évoquées, appelées par lui, surgissant autour de nous dans cette nuit d’Orient, les filles, les belles filles à l’âme vile qui, comme les bêtes ignorant l’âge du mâle, furent dociles à des désirs séniles. Elles se levaient, servantes des patriarches chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la brune Abigaïl, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes ou plébéiennes, irresponsables femelles d’un maître, chair d’esclave soumise, éblouie ou payée!

Je demandai:

—Qu’as-tu fait?