Donc, une des montagnes qui dominent Palerme porte à mi-hauteur une petite ville célèbre par ses monuments anciens, Monreale; et c’est aux environs de cette cité haut perchée qu’opéraient les derniers malfaiteurs de l’île. On a conservé l’usage de placer des sentinelles tout le long de la route qui y conduit. Veut-on, par là, rassurer ou effrayer les voyageurs? Je l’ignore.

Les soldats, espacés à tous les détours du chemin, font penser à la sentinelle légendaire du ministère de la guerre, en France. Depuis dix ans, sans qu’on sût pourquoi, on plaçait chaque jour un soldat en faction dans le corridor qui conduisait aux appartements du ministre, avec mission d’éloigner du mur tous les passants. Or, un nouveau ministre, d’esprit inquisiteur, succédant à cinquante autres qui avaient passé sans étonnement devant le factionnaire, demanda la cause de cette surveillance.

Personne ne put la lui dire, ni le chef du cabinet, ni les chefs de bureau collés à leur fauteuil depuis un demi-siècle. Mais un huissier, homme de souvenir, qui écrivait peut-être ses mémoires, se rappela qu’on avait mis là un soldat, autrefois, parce qu’on venait de repeindre la muraille et que la femme du ministre, non prévenue, y avait taché sa robe. La peinture avait séché, mais la sentinelle était restée.

Ainsi les brigands ont disparu, mais les factionnaires demeurent sur la route de Monreale. Elle tourne le long de la montagne, cette route, et arrive enfin dans la ville, fort originale, fort colorée et fort malpropre. Les rues en escaliers semblent pavées avec des dents pointues. Les hommes ont la tête enveloppée d’un mouchoir rouge à la manière espagnole.

Voici la cathédrale, grand monument, long de plus de cent mètres, en forme de croix latine, avec trois absides et trois nefs, séparées par dix-huit colonnes de granit oriental qui s’appuient sur une base en marbre blanc et sur un socle carré en marbre gris. Le portail, vraiment admirable, encadre de magnifiques portes de bronze, faites par Bonannus, civis Pisanus.

L’intérieur de ce monument montre ce qu’on peut voir de plus complet, de plus riche et de plus saisissant, comme décoration en mosaïque à fond d’or.

Ces mosaïques, les plus grandes de Sicile, couvrent entièrement les murs sur une surface de six mille quatre cents mètres. Qu’on se figure ces immenses et superbes décorations mettant, en toute cette église, l’histoire fabuleuse de l’Ancien Testament, du Messie et des Apôtres. Sur le ciel d’or qui ouvre, tout autour des nefs, un horizon fantastique, on voit se détacher, plus grands que nature, les prophètes annonçant Dieu, et le Christ venu, et ceux qui vécurent autour de lui.

Au fond du chœur, une figure immense de Jésus, qui ressemble à François Ier, domine l’église entière, semble l’emplir et l’écraser, tant est énorme et puissante cette étrange image.

Il est à regretter que le plafond, détruit par un incendie, soit refait de la façon la plus maladroite. Le ton criard des dorures et des couleurs trop vives est des plus désagréables à l’œil.

Tout près de la cathédrale, on entre dans le vieux cloître des Bénédictins.