«Elle a tout remplacé pour moi, car je n’aspire plus à rien, je n’ai plus besoin, envie ni souci de rien.

«Autrefois, comme j’aurais tressailli et vibré dans cette forêt qui renaît! Aujourd’hui je ne la vois pas, je ne la sens pas, je n’y suis point; je suis toujours près de cette femme, que je ne veux plus aimer.

«Allons! Il faut que je tue mes idées par la fatigue; sans quoi je ne me guérirai pas.»

Il se leva, descendit le coteau rocheux, et se remit en marche à grands pas. Mais l’obsession l’écrasait comme s’il l’eût portée sur ses reins.

Il allait hâtant toujours sa marche, et rencontrant parfois, à la vue du soleil plongeant dans les feuillages ou bien au passage d’un souffle résineux tombé d’un bouquet de sapins, une courte sensation de soulagement, pareille au pressentiment de la consolation lointaine.

Tout à coup il s’arrêta: «Je ne me promène plus, se dit-il: je fuis.» Il fuyait, en effet, devant lui, n’importe où; il fuyait, poursuivi par l’angoisse de cet amour rompu.

Puis il repartit à pas plus tranquilles. La forêt changeait d’aspect, devenait plus épanouie et plus ombrée, car il entrait dans la partie la plus chaude, dans l’admirable région des hêtres. Aucune sensation de l’hiver ne restait plus. C’était un printemps extraordinaire, qui semblait né dans la nuit même, tant il était frais et jeune.

Mariolle pénétra dans les fourrés, sous les arbres gigantesques qui s’élevaient de plus en plus, et il alla devant lui longtemps, une heure, deux heures, à travers les branches, à travers l’innombrable multitude des petites feuilles luisantes, huilées et vernies de sève. La voûte immense des cimes voilait tout le ciel, supportée par de longues colonnes, droites ou penchées, parfois blanchâtres, parfois sombres sous une mousse noire attachée à l’écorce. Elles montaient indéfiniment, les unes derrière les autres, dominant les jeunes taillis emmêlés et poussés à leur pied, et les couvrant d’un nuage épais que traversaient cependant des cataractes de soleil. La pluie de feu glissait, coulait dans tout ce feuillage épandu qui n’avait plus l’air d’un bois, mais d’une éclatante vapeur de verdure illuminée de rayons jaunes.

Mariolle s’arrêta, ému d’une inexprimable surprise. Où était-il? Dans une forêt ou bien tombé au fond d’une mer, d’une mer toute en feuilles et toute en lumière, d’un océan doré de clarté verte?

Il se sentit mieux, plus loin de son malheur, plus caché, plus calme, et il se coucha par terre sur le tapis roux de feuillage mort que ces arbres ne laissent tomber qu’au moment où ils se couvrent d’une vêture nouvelle.