Jouissant du contact frais de la terre et de la pure douceur de l’air, il fut bientôt envahi par une envie, vague d’abord, puis plus précise, de n’être pas seul en ce lieu charmant, et il se dit: «Ah! si je l’avais ici, avec moi!»
Il revit brusquement le Mont Saint-Michel, et, se rappelant combien elle avait été différente, là-bas, de ce qu’elle était à Paris, en cet éveil d’affection éclose au vent du large, en face des sables blonds, il pensa que ce jour-là seulement elle l’avait aimé un peu, pendant quelques heures. Certes, sur la route où fuyait le flot, dans le cloître où, murmurant son prénom seul: «André», elle avait semblé dire: «Je suis à vous», et sur le chemin des Fous où il l’avait presque portée dans l’espace, elle avait eu pour lui une sorte d’entraînement, jamais revenu depuis que son pied de coquette avait retrouvé le pavé parisien.
Mais ici, avec lui, dans ce bain verdoyant, dans cette autre marée faite de sève nouvelle, ne serait-elle pas rentrée en son cœur, l’émotion fugace et douce rencontrée sur la côte normande?
Il demeurait allongé sur le dos, toujours meurtri par sa songerie, le regard perdu dans l’onde ensoleillée des cimes; et, peu à peu, il fermait les yeux, engourdi sous la grande tranquillité des arbres. A la fin, il s’endormit, et, quand il se réveilla, il s’aperçut qu’il était plus de deux heures de l’après-midi.
S’étant relevé, il se sentit un peu moins triste, un peu moins malade, et se remit en route. Il sortit enfin de l’épaisseur du bois, et entra dans un large carrefour où aboutissaient, comme les rayons d’une couronne, six avenues incroyablement hautes, qui se perdaient en des lointains feuillus et transparents, dans un air teinté d’émeraude. Un poteau indiquait le nom de ce lieu: «Le Bouquet du Roi». C’était vraiment la capitale du royal pays des hêtres.
Une voiture passa. Elle était vide et libre. Mariolle la prit et se fit conduire à Marlotte, d’où il regagnerait à pied Montigny, après avoir mangé à l’auberge, car il avait faim.
Il se rappelait avoir vu la veille cet établissement qu’on venait d’ouvrir: l’hôtel Corot, guinguette artiste à décor moyen âge, sur le modèle du cabaret du Chat Noir, à Paris. On l’y déposa, et il pénétra par une porte ouverte dans une vaste salle où des tables d’un genre ancien et des escabeaux incommodes semblaient attendre des buveurs d’un autre siècle. Au fond de la pièce, une femme, une jeune bonne sans doute, debout sur le sommet d’une petite échelle double, accrochait de vieilles assiettes à des clous trop élevés pour elle. Tantôt dressée sur la pointe des deux pieds, tantôt se haussant sur un seul, elle s’allongeait, une main sur le mur, l’assiette dans l’autre, avec des mouvements adroits et jolis, car sa taille était fine, et la ligne ondulant de son poignet à sa cheville prenait des grâces changeantes à chacun de ses efforts. Comme elle tournait le dos, elle n’entendit point entrer Mariolle, qui s’arrêta pour la regarder. Le souvenir de Prédolé lui vint: «Tiens, c’est gentil cela! se dit-il. Elle est très souple, cette fillette.»
Il toussa. Elle faillit tomber de surprise; mais, dès qu’elle eut retrouvé son équilibre, elle sauta sur le sol, du haut de l’échelle, avec une légèreté de danseuse de corde, puis vint, souriante, vers le client. Elle interrogea:
—Monsieur désire?
—Déjeuner, mademoiselle.