Elle osa dire:
—Ce serait plutôt dîner, car il est trois heures et demie.
Il reprit:
—Disons dîner si vous le voulez. Je me suis perdu dans la forêt.
Alors elle énonça les plats à la disposition des voyageurs. Il fit son menu et s’assit.
Elle alla donner la commande, puis revint mettre le couvert.
Il la suivait du regard, la trouvant gentille, vive et propre. Vêtue pour le travail, jupe retroussée, manches relevées, le cou au vent, elle avait un petit air alerte et plaisant à voir; et son corset moulait bien sa taille, dont elle devait être très fière.
La figure, un peu rouge, vermillonnée par le grand air, semblait trop joufflue, empâtée encore, mais d’une fraîcheur de fleur qui s’ouvre, avec de beaux yeux bruns luisants dans lesquels tout semblait briller, une bouche largement ouverte, pleine de belles dents, et des cheveux châtains dont l’abondance révélait l’énergie vivace de ce jeune corps vigoureux.
Elle apportait des radis et du beurre, et il se mit à manger, cessant de la voir. Voulant s’étourdir, il demanda une bouteille de champagne et la but tout entière, puis deux verres de kummel après son café; et, comme il était presque à jeun, n’ayant mangé avant de partir qu’un peu de viande froide et du pain, il se sentit envahi, engourdi, soulagé par un étourdissement puissant qu’il prenait pour de l’oubli. Ses idées, son chagrin, ses angoisses semblaient délayées, noyées dans le vin clair, qui avait fait, en si peu de temps, de son cœur torturé un cœur presque inerte.
Il revint à Montigny à pas lents, rentra chez lui, et, très las, très somnolent, il se coucha dès le soir tombé, et s’endormit tout de suite.