Mais il se réveilla en pleines ténèbres, mal à l’aise, tourmenté comme si un cauchemar chassé pendant quelques heures avait reparu furtivement pour interrompre son sommeil. Elle était là, elle, Mme de Burne, revenue, rôdant encore autour de lui, toujours accompagnée de M. de Bernhaus. «Tiens! se dit-il, je suis jaloux à présent; pourquoi donc?»
Pourquoi était-il jaloux? Il le comprit bien vite. Malgré ses craintes et ses angoisses, tant qu’il avait été son amant, il la sentait fidèle, fidèle sans élan, sans tendresse, mais avec une résolution loyale. Or il venait de tout briser, il l’avait faite libre: c’était fini. Resterait-elle maintenant sans liaison? Oui, pendant quelque temps, sans doute... Et puis?... Cette fidélité même qu’elle lui avait gardée jusqu’ici sans qu’il en pût douter, ne venait-elle pas du vague pressentiment que, si elle le quittait, lui Mariolle, par lassitude, il faudrait bien qu’un jour ou l’autre, après un repos plus ou moins long, elle le remplaçât, non par entraînement, mais par fatigue de la solitude, comme elle l’aurait rejeté par fatigue de son attachement. N’y a-t-il pas des amants qu’on garde toujours avec résignation par peur du suivant? Et puis, changer de bras n’eût pas paru propre à une femme comme celle-là, trop intelligente pour subir le préjugé de la faute et du déshonneur, mais douée d’une délicate pudeur morale qui la préservait des vraies souillures. Mondaine philosophe et non prude bourgeoise, elle ne s’effrayait pas d’une attache secrète, tandis que sa chair indifférente eût tressailli de dégoût à la pensée d’une suite d’amants.
Il l’avait faite libre... et maintenant?... Maintenant certainement elle en prendrait un autre! Et ce serait le comte de Bernhaus. Il en était sûr, et il en souffrait, à présent, d’une inimaginable façon.
Pourquoi avait-il rompu? Il l’avait quittée fidèle, amicale et charmante! Pourquoi? Parce qu’il était une brute sensuelle qui ne comprenait pas l’amour sans les entraînements physiques?
Etait-ce bien cela? Oui... Mais il y avait autre chose! Il y avait, avant tout, la peur de souffrir. Il avait fui devant la douleur de n’être pas aimé comme il aimait, devant le dissentiment cruel, né entre eux, de leurs baisers inégalement tendres, devant le mal inguérissable dont son cœur, durement atteint, ne devait peut-être jamais guérir. Il avait eu peur de trop souffrir, d’endurer pendant des années l’angoisse pressentie pendant quelques mois, subie seulement pendant quelques semaines. Faible, comme toujours, il avait reculé devant cette douleur, ainsi que, durant toute sa vie, il avait reculé devant les grands efforts.
Il était donc incapable de faire une chose jusqu’au bout, de se jeter dans la passion comme il aurait dû se jeter dans une science ou dans un art, car il est peut-être impossible d’avoir beaucoup aimé sans avoir beaucoup souffert.
Jusqu’à l’aurore, il remua ces mêmes idées qui le mordaient comme des chiens; puis il se leva et descendit au bord de la rivière.
Un pêcheur jetait l’épervier près du petit barrage. L’eau tournoyait sous la lumière, et, quand l’homme en retirait son grand filet rond pour l’étaler sur le bout ponté du bateau, les minces poissons frétillaient sous les mailles comme de l’argent vivant.
Mariolle se calmait dans la tiédeur de l’air matinal, dans la buée de la chute d’eau où voltigeaient de légers arcs-en-ciel; et le courant qui coulait à ses pieds lui paraissait emporter un peu de son chagrin dans sa fuite incessante et rapide.
Il se dit: «Vraiment j’ai bien fait; j’aurais été trop malheureux!»