D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie — Rosalie, Gilberte — les amères désillusions de son coeur. Tout n'était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était délivrée de l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet insondable mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que d'autres hypothèses, non moins vagues, renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un invisible oiseau échappé de sa cage?
Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée aux germes près d'éclore?
Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair inanimée qu'elle avait quittée! Et brusquement Jeanne crut sentir un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son coeur battait comme dans les épouvantes.
Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le meuble aux reliques.
Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l'autre monde, à petite mère.
C'était l'ancienne correspondance de son grand'père et de sa grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle qui venait de disparaître à son tour, et elle- même restée encore sur la terre.
Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec ordre, et rangés côte à côte.
Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.
C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques secrétaires de famille, ces épîtres qui sentent un autre siècle.
La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite» — «Ma mignonne» - - «Ma fille adorée» puis «Ma chère enfant» — «Ma chère Adélaïde» — «Ma chère fille», selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille et, plus tard, à la jeune femme.