La décision de M. Molard, fondée d'ailleurs sur des exemples cités dans l'Académie, n'est pas admise par plusieurs écrivains. On n'est pas d'accord sur l'étymologie. Quelques Grammairiens font dériver gravir de l'italien gradire, monter par degrés. D'autres vont chercher son origine dans grapire et grapare, verbes latins du moyen âge, qui signifient gripper, saisir fortement, parce que, disent-ils, lorsqu'on gravit, on s'attache aux pierres, aux rochers, etc. En suivant cette étymologie, on donne à gravir, une signification active. Le Dictionnaire de Trévoux l'admet: Gravir une montagne. On en trouve des exemples dans de bons auteurs; je l'ai vu dans un de nos poètes.

Au reste, quand même le verbe gravir seroit neutre, il ne faudroit pas croire que ce fût une raison pour ne pas dire gravir une montagne. Cette locution ne me paroît pas moins exacte que celle-ci: monter une montagne, descendre les degrés. Dans ces phrases, monter des pierres sur un bâtiment, descendre du vin à la cave, les verbes monter et descendre sont actifs, et ont pour régime les mots qui les suivent. On monte, on descend réellement les objets dont on parle, c'est-à-dire, qu'on les transporte plus haut ou plus bas qu'ils ne sont. Mais il n'en est pas de même dans les premières phrases que j'ai citées; et les mots montagne et degrés, qui d'abord semblent être immédiatement dépendans du verbe, sont le régime d'une préposition sous-entendue.

XXXIII.

Hypocondre. Cet homme est hypocondre, c'est-à-dire mélancolique. Dites, hypocondriaque. Le premier mot est le nom de la maladie, et le second le nom du malade en tant qu'il est affecté de cette maladie. Hypocondre est un substantif, hypocondriaque est un adjectif.


Hypocondre n'est point le nom d'une maladie; c'est un terme d'anatomie par lequel on désigne les parties latérales de la région supérieure du bas-ventre. Il est possible que je me trompe en parlant de choses que j'entends fort peu, mais du moins je me tromperai en suivant l'Académie. Elle ne donne pas de nom particulier à la maladie causée par le vice des hypocondres[8], et se contente de dire que celui qui en est atteint est hypocondriaque. À l'article hypocondre, elle ajoute cette remarque: «On dit figurément et abusivement d'un homme bizarre et extravagant qu'il est hypocondre, que c'est un hypocondre. Cet abus n'a lieu que dans la conversation.»

Malgré l'abus, bien des gens seront incorrigibles. Quelques-uns s'autoriseront de ce passage de Boileau, dans sa Satyre de l'homme.

Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bête folle,
Sacrifier à l'homme, adorer son idole,
Lui venir, comme au Dieu des saisons et des vents,
Demander à genoux la pluie ou le beau temps?
Non. Mais cent fois la bête a vu l'homme hypocondre
Adorer le métal que lui-même il fit fondre.

D'autres se souviendront de ces vers de Lafontaine, dans la fable de la Chatte métamorphosée en femme: