— Je te raconterai ça en route… en attendant, va dormir sur ton banc d'hier, si tu veux?… seulement, tâche de choisir une pose plus gracieuse…
La porte de la chapelle, en retombant avec un bruit sourd, fit tourner vivement la tête à Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait de la messe. Il avait un veston bleu infiniment court et serré, et un pantalon à très grands carreaux de beaucoup de nuances. La cravate — énorme — montait par derrière très haut dans le cou, cachant presque complètement le col de la chemise. Dans ce costume, il apparut à Chiffon plus chétif et plus rabougri que jamais. Pas laid, d'ailleurs, et assez distingué en dépit de sa taille exiguë et de ses vêtements à la mode de demain. La petite marchait déjà au-devant de lui, prête à lui dire tout simplement bonjour, mais, la voyant seule, il salua sans s'arrêter, avec une extrême correction, et, allant se poser à une cinquantaine de mètres, il parut attendre, lui aussi, la sortie de la messe.
— Il guette madame Delorme!… — pensa Chiffon, qui depuis longtemps avait deviné que madame Delorme, la très jolie femme d'un notaire de Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur à son gré.
En effet, madame Delorme parut peu après. Le jeune homme l'aborda d'un air surpris, comme si jamais il n'avait dû la rencontrer là. Chiffon se dit :
— La messe ne doit pas être finie… ils seront sortis un peu avant tout le monde pour se parler…
Et, en voyant la jolie femme courber sa taille flexible pour regarder le petit être mal venu qui lui arrivait à l'épaule, elle pensa :
— Comme c'est drôle, tout de même!… M. Delorme est cent fois mieux!… qu'est-ce qui peut lui plaire là dedans?… le petit Barfleur n'a ni esprit, ni bonté, ni gentillesse… il est vilain et sot… ça ne peut être que le prestige des parchemins… car, quoi qu'on dise, il existe encore pour ceux qui les détestent, leur prestige!… Ah!… voilà madame Delorme qui s'en va la première!… il la rejoindra dehors… et ils feront encore une petite causette sur le cours ou au parc… comme par hasard…
Elle suivit des yeux la jeune femme qui s'éloignait en balançant sa belle taille, fine sur de larges hanches, et elle se dit :
— C'est agréable d'être jolie!… j'aurais voulu être jolie, moi!…
Madame de Bray avait tant répété à Coryse qu'elle était laide et disgracieuse, que la petite, très sincèrement, le croyait.