— Mais je trouve ça tout naturel… — dit Coryse — et je lui parle aussi comme ça… quand je lui réponds… seulement, il y a ceux que ça amuse et ceux que ça n'amuse pas…
Et, regardant sa mère, elle ajouta :
— Moi… l'humilité… c'est pas mon affaire!…
Des nombreux «petits côtés» du caractère de la marquise, celui qui entre tous choquait désagréablement Coryse était son arrogance avec les petits et sa platitude avec les grands. Souvent, après avoir écrasé un domestique ou un ouvrier de la supériorité de son intelligence, — supériorité que sa fille se refusait absolument à reconnaître, — madame de Bray venait se plaindre de la stupidité de ceux qu'elle appelait, avec une moue de dégoût copiée sur celle de madame Favart, «des mercenaires» ; Chiffon, alors, amusée et agacée à la fois, lui répondait en riant :
— Eh! s'il avait les qualités que vous lui voulez… probable qu'il serait ambassadeur au lieu d'être domestique!…
La petite Coryse trouvait tout simple qu'on fût respectueux pour les princes lorsque le hasard rapprochait d'eux mais elle ne comprenait pas qu'on courût après les occasions d'être mis en leur présence. Elle haïssait la gêne, et n'aimait à vivre que seule ou avec ses égaux. Et puis, il lui semblait que, les princes modernes ayant oublié qu'ils sont princes, il est excessif d'être obligé de faire un effort pour se rappeler à leur place qu'ils le sont.
Depuis l'arrivée du comte d'Axen à Pont-sur-Sarthe, la marquise nageait dans la joie, prodigieusement flattée d'avoir reçu la visite «de Son Altesse». L'Altesse était envoyée par M. d'Aubières, qui, quelques années plus tôt, avait été attaché militaire dans le petit pays où régnait son père. Et madame de Bray, obligée à Paris de courir de droite et de gauche pour rencontrer quelques princes très entourés, — qui n'accordaient qu'une médiocre attention à son intrigante personne, — totalement sevrée à Pont-sur-Sarthe des formules et des révérences de cour où elle s'imaginait exceller, avait cru voir s'ouvrir le ciel en décachetant la lettre adressée à son mari, dans laquelle le colonel annonçait la venue du petit prince héritier.
Cette fois, les plus élégants salons Pontsarthais étaient complètement distancés : car le comte d'Axen ne connaissait à Pont-sur-Sarthe que les quatre généraux, le maire et le préfet. Et, sans pitié pour madame de Bassigny, — sa meilleure amie pourtant — qui tournait autour d'une demande de présentation, madame de Bray avait dit d'un air détaché : «que c'était bien ennuyeux de ne pas pouvoir réunir quelques amis avec Monseigneur, mais qu'il refusait de faire aucune connaissance.»
C'est qu'elle ne voulait pas éparpiller l'Altesse qui lui était tombée si providentiellement dans la main!
A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes très élégantes, et quelques-unes très jolies. Il était à craindre que le petit prince, une fois lancé, ne fît à l'hôtel de Bray de nombreuses infidélités. Ce fut lui qui força la marquise à sortir de sa réserve.