Le marquis et son frère avaient bien remarqué, eux aussi, ce que le cocher et les domestiques appelaient «le coup du faux départ», mais ils ne s'étaient jamais communiqué leurs réflexions à ce sujet, et la réponse de Chiffon les surprit et les amusa.
La marquise marcha sur sa fille, et, blême, la voix sifflante, demanda, lui parlant de si près que ses lèvres touchaient le petit nez impertinent de l'enfant :
— Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt deux fois qu'une?… pourquoi?…
— Parce que — répondit Coryse, après s'être assurée que le petit Barfleur, qui affectait de chercher son chapeau au bout du salon, ne pouvait pas entendre — ce soir on a Deux liards de beurre à exhiber aux populations…
Mais, tandis qu'elle s'expliquait, elle songea qu'elle allait tout à l'heure passer devant tout le monde, assise à côté du vicomte dans le landau bleu barbeau. Il n'en fallait pas plus à Pont-sur-Sarthe pour faire croire à un mariage ; et cela, Coryse voulait l'éviter à tout prix. Elle n'avait jusqu'ici jamais songé à se compter pour quelque chose. A ses propres yeux, elle restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu'on ne prend pas au sérieux. La demande de M. d'Aubières et les insinuations du père de Ragon lui avaient appris qu'elle était maintenant une jeune fille, que l'un aimait, et que le protégé de l'autre allait faire semblant d'aimer. Avant de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon ajouta :
— D'ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi… je ne sortirai pas… je suis fatiguée…
— Ça n'est pas vrai!… vous n'êtes jamais fatiguée!…
— Soit!… c'était un prétexte… Eh bien… sans prétexte… je ne sortirai pas ce soir…
— Vous sortirez…
— Je vous demande la permission de rester!…