— J'entends donner tout mon cœur et toute ma vie…
— Eh bien, n'est-ce pas toujours là ce qu'on appelle aimer?…
— Toujours… enfin… non… ça dépend… — balbutia M. d'Aubières embarrassé.
— Tenez, — fit brusquement Chiffon, — j'aime autant vous dire que je ne vous crois pas!… oh! mais, pas du tout!…
— Vous ne me croyez pas!… et pourquoi?…
— Ah!… voilà!… c'est que c'est assez difficile à vous raconter… Enfin, un jour… au printemps… j'étais à me promener à cheval, avec l'oncle Marc, dans la forêt de Crisville… et je vous ai aperçu de loin… avec une dame… je vous ai reconnu tout de suite… il n'y a personne d'aussi grand que vous à Pont-sur-Sarthe… vous étiez à pied… et il y avait un fiacre qui vous suivait… un des petits fiacres ridicules de la station de la place du Palais… la dame… c'était une des dames dont personne ne parle… excepté ma mère et madame de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»… et qui font des écarts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frôler… on croirait que ça brûle… je vous demande pardon de dire ça à propos de quelqu'un que vous aimez…
— Moi!… — protesta le duc, à moitié riant, à moitié désolé.
— Ou que vous aimiez, du moins…
Et, imperturbable, Chiffon continua :
— Alors, je dis à l'oncle Marc : «Tiens! M. d'Aubières… avec la dame dont il ne faut pas parler!…» Ah! c'est que j'ai oublié de vous dire… Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui qui fait son droit… vous savez bien?… il avait fait aussi des bêtises à cause de cette dame-là… et on voulait l'engager… alors, Georgette Guibray, la fille de votre général, l'avait montrée un jour, au Parc, à Geneviève, la dame… en lui disant : «Vois-tu, c'est à cause de celle-là que ton frère fait des sottises…» Geneviève me l'avait montrée aussi, et j'avais demandé des explications à papa en déjeunant… Ah!… Seigneur!… quelle affaire!… je vois encore ça!… ma mère s'était levée… elle me maudissait avec sa serviette en m'appelant «Fille éhontée»!… moi, j'étais bleue… je comprenais pas du tout ce qu'il pouvait bien y avoir… alors, après le déjeuner, papa m'a emmenée dans le fumoir et il m'a dit qu'il ne fallait jamais parler de ça… surtout devant ma mère… et que d'ailleurs on devait ignorer le monde des «cocottes»… qui est un monde à part… et le soir, ça a recommencé avec ma mère quand j'allais me coucher… Sapristi!… c'est un des plus beaux attrapages dont je me souvienne!… mais ça vous ennuie peut-être que je vous raconte ça?…