— Oh! — fit le marquis étonné — est-ce possible?… toi qui ne remuais pas le bout du doigt sans aller lui demander dans quel sens il fallait le remuer!… toi qui parlais de lui continuellement… trop même, soit dit entre nous… qu'est-ce donc qu'il vous est arrivé?…

Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit ans, osseuse et brune, dénuée de toute grâce, était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété austère, étroite et fatigante. Tolérante d'ailleurs, c'est-à-dire ne s'occupant jamais de ce que font ou ne font pas ceux qui pensent et vivent autrement qu'elle. Un peu agitée, elle menait de front les bonnes œuvres et le monde qu'elle aimait passionnément, et qui — comme le disait fort justement Marc de Bray — la payait d'une noire ingratitude. Non pas qu'elle fût désagréable ou inintelligente, mais elle déplaisait par certains ridicules, et surtout par un manque absolu de jeunesse et de charme. Les femmes étaient gênées par sa très rigide et très réelle vertu ; les hommes ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce n'était appréciée que dans sa famille, où tous l'aimaient pour ses belles qualités et sa bonté naïve.

— Répète un peu ce que tu viens de dire à Pierre?… — demanda l'oncle Marc, jouant la stupeur.

Docilement, madame de Givry répéta :

— Je ne me confesse plus à lui…

— Vous êtes brouillés?…

— Nous ne sommes pas brouillés… mais c'est lui qui n'a plus voulu…

— Depuis quand?… — interrogea Chiffon, très surprise aussi.

— Depuis mon bal… le bal que j'ai donné au moment du Concours hippique…

— Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, ton bal?… — dit Marc. — Est-ce qu'il serait assez bête pour se mêler de ces choses-là?…