— Soit!… mais c'est votre avis parce que ma mère vous a expliqué que, sans fortune, je ne peux faire qu'un mauvais mariage… et que celui-là est superbe… alors, sous prétexte que je ne suis pas riche, vous me conseillez d'épouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer… ou du moins aimer comme je veux aimer quelqu'un avec qui je passerai ma vie…

— Mon enfant, vous vous trompez… c'est parce que le duc d'Aubières est un homme parfaitement honorable et bien né… parfaitement bon aussi, que je vous conseille de l'épouser… je vous le conseillerais également si vous étiez très riche…

— Allons donc!… jamais de la vie!… d'abord, si j'étais très riche, au lieu de me pousser à épouser M. d'Aubières, vous me garderiez pour…

Comme elle s'arrêtait, le père de Ragon demanda :

— Je vous garderais pour qui?…

— Pour un ancien élève à vous qui serait dans la dèche… ou qui aurait joué… ou n'importe quoi de ce genre-là!… oui!… j'ai toujours vu que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe… depuis que je sais voir quelque chose autour de moi… et je me suis réjouie de n'avoir pas d'argent!… Oh!… pour ça, vous savez aider les vôtres!… vous n'êtes pas des lâcheurs!…

Craignant d'avoir trop parlé, Chiffon leva un œil presque timide sur le Jésuite. Sa belle figure distinguée et sérieuse s'était au contraire adoucie :

— Eh bien — dit-il en regardant la petite avec une certaine bienveillance — il me semble que, d'après ce que je devine de vous, ceux qui ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites… doivent vous plaire?… vous devez aimer celui qui prête aux autres son appui?…

— Oui, si c'est un individu… non, si c'est une corporation…

Le père de Ragon resta étonné, regardant Chiffon sans rien dire.