— Je vois que vous avez décidément un parti pris contre nous… vous avez tort, ma chère enfant…

— Oh!… — affirma poliment Chiffon — pas plus contre vous que contre les francs-maçons par exemple… ou les polytechniciens, qui continuent leur monôme à travers la vie… je hais en général les gens qui se massent pour tomber les isolés…

— Cette haine peut mener loin…

— Très loin!… ainsi, toute petite… quand j'allais avec ma bonne faire des commissions et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers des petites rues se plaindre… pleurer presque, en racontant que depuis les grands magasins de la rue des Bénédictins et de la place Carnot ils ne faisaient plus d'affaires… quand je voyais peu à peu se fermer plusieurs des boutiques d'autrefois… quand j'entendais raconter que tel ou tel fournisseur était en faillite… je rageais ferme, allez, contre ces énormes magasins qui écrabouillent les tout petits… et bien des fois, le soir, en faisant ma prière, j'ai crié de toutes mes forces au bon Dieu qu'il aurait une riche idée s'il raflait tout ça dans la nuit…

— Mais c'était une abominable pensée…

— C'est bien possible!… je ne la défends pas!… je l'avais, voilà tout!… je ne disais pas ça à l'oncle Albert et à la tante Mathilde, vous pensez?… avec eux ça n'aurait pas pris… Oh, non!… aussi, je n'ai jamais raconté mes idées à personne dans ce temps-là…

— Et maintenant non plus, j'espère?…

— Oh! si!… maintenant je dis très bien tout ça à l'abbé Châtel, ou à l'oncle Marc…

— Ah! c'est vrai! — fit le Jésuite avec un sourire tendu — M. le vicomte de Bray est socialiste… ou, du moins, il s'est présenté comme tel aux dernières élections?…

— Non… — dit brusquement Chiffon, qui n'admettait pas qu'on touchât à l'oncle Marc, — vous confondez!… M. de Bray, qui est bien, en effet, ce que vous appelez socialiste… ne s'est pas appuyé là-dessus pour se faire élire… il s'est présenté sans étiquette…