— … encore cinq ans… pas même tout à fait cinq ans… après, je m'en irai… je te le promets… je te le promets…

Les doux yeux bleus se troublaient, et des larmes rondes, semblables à des boules de verre, glissaient sans se déformer sur les joues fraîches de Coryse.

Corysande d'Avesnes, qu'on appelait Coryse, ou plus habituellement Chiffon, était une fillette solide et souple, beaucoup plus bébé que jeune fille, avec encore les angles et les disproportions de l'enfance, et la peau transparente des tout petits, — cette peau sous laquelle courent des lueurs roses. — Ses mouvements harmonieux et agiles, bien qu'un peu maladroits, qui rappelaient ceux d'un grand jeune chien, irritaient sa mère autant presque que son langage trop peu correct.

Très infatuée de sa personne, la marquise de Bray considérait en général tous ceux avec qui les nécessités sociales l'obligeaient de vivre comme de pauvres êtres inférieurs et nuls, auxquels elle faisait le très grand honneur de descendre jusqu'à eux. Elle avait passé sa vie à mépriser et à tourmenter les gens simples et bons qui l'entouraient. Le comte d'Avesnes, d'abord, le père de Coryse, qui avait eu l'esprit de mourir au bout de deux ans, et sans s'être gêné, d'ailleurs, pour organiser au dehors une existence impossible chez lui. Sa veuve, restée sans fortune, était allée s'installer avec sa fille chez un oncle et une tante qui adoraient l'enfant et l'avaient élevée jusqu'au second mariage de sa mère. Quant à madame d'Avesnes, elle ne faisait chez l'oncle et la tante de Launay que de courtes apparitions. Elle voyageait, passant son temps à Paris ou chez des amis, ne pouvant — disait-elle — s'habituer à la vie de province.

Ce fut au cours d'une de ses visites à Pont-sur-Sarthe qu'elle plut à M. de Bray. Il était assez riche et très charmant. Elle commençait à mûrir et comprenait que sa beauté, toute de fraîcheur et d'éclat, allait disparaître tout à coup. Au lieu d'être pour le marquis ce qu'elle avait été pour beaucoup d'autres, elle l'amena très doucement et très habilement au mariage. Se résignant à régner à Pont-sur-Sarthe, puisqu'elle ne pouvait plus briller ailleurs, elle épousa M. de Bray en criant bien fort qu'elle ne se remariait que par dévouement, afin d'assurer l'avenir de sa fille.

Et alors commença pour le pauvre mari l'existence épouvantable, faite de criailleries et de silences, de scènes et de raccommodements, qu'avait menée son prédécesseur et aussi l'oncle et la tante de Launay, qui supportaient tout par amour pour leur petit «Chiffon», dont ils craignaient avant tout de se voir séparés.

Mais c'était à sa fille que madame de Bray réservait les pires tracasseries. Tout dans la nature de l'enfant heurtait ses idées étroites à certains points de vue et larges démesurément à d'autres. Entichée de noblesse, — et d'argent aussi, depuis qu'elle en avait, — aimant par-dessus tout le panache et la pose, elle ne pardonnait pas à la petite Coryse une simplicité et une rondeur qu'elle ne comprenait point. N'ayant pas, à proprement parler, de type déterminé, la marquise s'en était créé un à beaucoup d'images diverses et banales. Elle avait appris à parler au théâtre et à penser dans les romans. Et comme elle n'avait, au fond, nulle finesse de sentiments ni de sensations, elle appliquait mal ce qu'elle ne comprenait pas très bien, et arrivait — lorsqu'elle voulait se montrer tragique, par exemple — à des effets d'un comique intense qui provoquaient chez Chiffon des crises de folle gaieté.

Très vulgaire d'allure et d'aspect, madame de Bray reprochait sans relâche à sa fille d'être commune, et de n'avoir même pas pour elle cette distinction, «apanage des Avesnes».

En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait jamais, M. de Bray, tout bouleversé, ne pensa plus qu'à la consoler de son mieux.

— Voyons, mon petit Chiffon… sois raisonnable… tout ça s'arrangera…