— Qu'est-ce qu'il y a donc?… — fit-elle en tâtant la place que M. d'Aubières venait de quitter.
Elle se redressa en riant :
— Ah!… c'est le cimetière des fleurs!… vous étiez assis dessus!… et comme j'ai justement enterré ce matin… c'est tout mou…
Il questionna :
— Le cimetière de…
— Des fleurs… oui… ne parlez pas de ça à la maison… on se moquerait de moi… je sais bien que c'est bête… mais j'aime tant les fleurs!… je ne peux pas les voir salies quand elles sont mortes…
En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon avait un cimetière où elle enterrait ses fleurs fanées. Il lui était impossible de les voir traîner dans la rue ou dans les ordures. L'idée qu'une fleur toucherait quelque chose de sale, qu'elle serait froissée sous les pieds, traînée dans les jupes, ou balayée dans la poussière, lui était insupportable. En hiver, elle les brûlait dans la grande cheminée de sa chambre, après avoir allumé un énorme brasier où elles se consumaient d'une flambée. Mais en été, privée de cette ressource, elle les enterrait consciencieusement au fond du jardin, en cachette, redoutant les gronderies de sa mère et les blagues de l'oncle Marc.
— Ne le dites pas, je vous en prie?… — répéta-t-elle, très inquiète ; — excepté Gribouille, personne ne le sait, personne… et ça me ferait si fort enrager si on se moquait de moi… pour cette chose-là seulement que ça me ferait enrager… parce que je trouve qu'on aurait raison… c'est ridicule!…
— Vous pouvez être sûre, mademoiselle Coryse, que je ne parlerai jamais à qui que ce soit du cimetière des fleurs…
Et, tristement, il ajouta :