§ 7.
La mythologie irlandaise et la mythologie grecque; Ith et Promêtheus ou Prométhée.
La guerre des premiers hommes contre les dieux et la victoire des hommes sur les dieux,—une des données fondamentales de la mythologie celtique,—peuvent sembler étrange, et cependant cette légende s'accorde avec une doctrine mythologique des Grecs.
La lutte soutenue par Zeus contre les Titans nous offre la forme grecque de la bataille irlandaise de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré se disputent la victoire: les Fomôré sont les Titans irlandais; dans les Tûatha Dê Danann de l'Irlande, nous retrouvons Zeus et les auxiliaires que lui donne la mythologie grecque. A cette bataille, le succès est obtenu par Zeus et les Tûatha Dê Danann; les Titans et les Fomôré sont vaincus.
Mais de qui descendent les hommes dans un des systèmes mythologiques de la Grèce? C'est des Titans[1]. Le premier ancêtre de la race hellénique est Iapétos, issu de l'union de la Terre avec le Ciel son fils, qui est né de la Terre dès l'origine du monde[2]. Iapétos a été père de Promêtheus[3], puis celui-ci père[4] ou grand-père d'Hellên, ancêtre mythique de la race grecque[5]. Or, Iapétos, ce premier père des plus anciens aïeux auxquels les Grecs rattachent leur origine, est un Titan, Hésiode nous l'apprend: les fils que le Ciel a eus de la Terre sont des Titans[6]; Iapétos est un de ces fils: donc c'est un Titan, un de ces ennemis des dieux solaires, un de ces adversaires de Zeus, que Zeus vainqueur a un jour précipités dans le Tartare avec Kronos leur roi. Iapétos, nous dit l'Iliade, habite le Tartare avec Kronos: «Jamais,» s'écrie Zeus s'adressant à Héra sa vindicative épouse, «jamais je n'aurai raison de ta colère, quand même tu irais aux plus lointaines extrémités de la terre et de la mer, où Kronos et Iapétos sont assis, privés de la lumière du soleil qui parcourt les hautes régions du monde; le profond Tartare est autour d'eux[7].» Plus loin, le poète, revenant sur cette idée, ajoute que les dieux souterrains qui entourent Kronos s'appellent Titans[8].
Le Tartare est le séjour de Iapétos dans la mythologie de l'Iliade, qui remonte probablement au huitième siècle avant J.-C. Mais une doctrine postérieure donne pour domaine à Kronos et à ses compagnons, par conséquent à Iapétos, les îles ou l'île des Bienheureux, situées à l'extrême ouest, au delà de l'Océan. C'est la croyance admise dans les Travaux et les Jours d'Hésiode[9]. Au cinquième siècle avant notre ère, elle est chantée par Pindare[10]. Cette île est la nouvelle patrie où vivent les héros défunts, et par conséquent Iapétos, le primitif ancêtre de la race grecque. Cette île est identique au pays des morts, d'où les fils de Milé sont venus conquérir l'Irlande.
Ce n'est pas ici que s'arrête la ressemblance entre la fable grecque et la fable celtique. Dans la mythologie grecque, le Titan Iapétos a un fils qui s'appelle Promêtheus. Promêtheus est l'adversaire de Zeus; Zeus est en lutte avec ce fils d'un Titan comme il l'a été avec les Titans à une date antérieure. La seconde lutte est une continuation de la première. De même en Irlande, quand les Tûatha Dê Danann ont la guerre à soutenir contre les fils de Milé, cette guerre est en quelque sorte une suite de celle qu'ils ont précédemment soutenue contre les Fomôré; car c'est Bilé, personnification de la mort, en d'autres termes, c'est un des Fomôré qui est l'ancêtre des fils de Milé.
Quelques détails de la légende de Promêtheus présentent avec celle d'Ith une ressemblance singulière. Celui-ci est surtout frappant: Promêtheus est d'abord l'ami de Zeus[11]. La rupture entre eux est causée par l'intervention de Promêtheus dans un partage[12]. De même Ith, d'abord bien accueilli par les Tûatha Dê Danann, leur devient suspect par suite d'un partage dont il est chargé. Dans la légende grecque comme dans la légende irlandaise, c'est un partage qui change l'amitié en haine, et de cette haine la victime tragique est le juge qui a réglé le partage.
Promêtheus mit le comble à la colère de Zeus en prêtant aux hommes une aide inattendue. Zeus les privait de feu; Promêtheus ravit à Zeus et donna aux hommes «le feu indomptable dont la splendeur brille au loin[13];» les hommes lui doivent donc la lumière et le jour; ils lui doivent la science et les arts[14]. C'est le regard merveilleux d'Ith, qui, du haut de la tour de Brégon, a découvert l'Irlande: de la race de Milé, il est le premier qui ait pénétré dans cette île; c'est lui qui a enseigné la route de l'Irlande à la race de Milé aujourd'hui établie dans cette île; la population irlandaise lui doit presque autant que les Grecs devaient à Promêtheus.
Malgré les inappréciables services qu'il avait rendus aux hommes, Promêtheus, frappé par l'iniquité de Zeus, subit un épouvantable supplice: enchaîné à l'une des colonnes qui, à l'extrême Occident, supportent la voûte du ciel, il a les entrailles déchirées par un aigle au sombre plumage qui lui ronge le foie sans cesse renaissant[15]. Ainsi Ith innocent est massacré par les Tûatha Dê Danann.
Le supplice de Promêtheus ne sera pas éternel: Héraclès, pénétrant dans l'Aïdès, ténébreux séjour de la mort et de la nuit, délivrera un jour ce bienfaiteur de l'humanité, frappé d'une peine imméritée par l'impitoyable colère de Zeus[16]. Ith sera vengé: sa mort a été un crime et rien ne la justifiait; les Tûatha Dê Danann qui en ont été coupables perdront la domination de l'Irlande: ce sont les fils de Milé qui la leur enlèveront.