[1] Fragment, conservé par Tzetzès, du commentaire de Plutarque sur Hésiode, chez Didot-Dübner, Œuvres de Plutarque, t. V, p. 20, 21. Procope, De bello gothico, livre IV, chap. 20; édition de Guillaume Dindorf, 1833, t. II, p. 565–569. Le texte de Procope est beaucoup plus complet que celui de Tzetzès.
§ 6.
Expédition d'Ith en Irlande.
Il s'embarqua avec trois fois trente guerriers et fit voile vers le pays inconnu dont sa vue pénétrante lui avait appris l'existence. Il l'atteignit heureusement, et prit terre sur le promontoire de Corco Duibné, à la pointe sud-ouest de l'Irlande. Cette île avait alors, dit-on, trois rois, petits-fils du grand dieu Dagdé: ils s'appelaient Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné; ils avaient partagé l'Irlande entre eux[1]. La femme de Mac Cuill s'appelait Banba; celle de Mac Cecht, Fotla; celle de Mac Grêné, Eriu[2]. Banba, Fotla et Eriu sont trois noms de l'Irlande, les deux premiers tombés en désuétude, le dernier encore usité de nos jours. Ces trois reines sont donc autant de personnifications d'un être unique que le goût des Celtes pour la triade a triplé. Les trois dieux époux de l'Irlande sont issus de l'unité par le même procédé, et la provenance de cette triple unité divine nous est donnée par le troisième des noms qu'elle porte: Mac Grêné, «fils du soleil.» Quand Ith débarqua en Irlande, un fils du soleil avait épousé cette île et y régnait: c'est une forme nouvelle à cette idée tant de fois exprimée que l'Irlande appartenait alors aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour, de la vie, de la science. Au nom propre Mac Grêné, «fils du soleil,» comparez le surnom de Grîan-Ainech, «à la face solaire,» porté par Ogmé ou Ogmios, le champion divin, un autre des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire des dieux solaires.
Mais Ith ne trouva personne sur le rivage. Il avança dans l'île et marcha longtemps vers le nord sans rencontrer qui que ce fût. Nêit, dieu de la guerre, venait d'être tué dans une bataille contre les Fomôré. Les trois rois des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné s'étaient réunis pour faire entre eux le partage de sa succession, et c'était dans la forteresse d'Ailech, fondée et habitée par le défunt, que les trois princes s'étaient rendus; leurs guerriers les avaient accompagnés en ce lieu. On montre encore aujourd'hui l'emplacement de la forteresse d'Ailech; elle est située dans le nord de l'Irlande au comté de Donegal, dans la baronnie de West-Inishowen, près de Londonderry. Ith, dans son voyage à travers l'Irlande, du sud au nord, atteignit enfin Ailech.
Les trois rois lui firent bon accueil et le prirent pour juge des difficultés auxquelles donnait lieu entre eux le partage de la succession de Nêit. Ith rendit une sentence arbitrale, qui termina toutes les contestations: «Agissez,» dit-il en terminant, «agissez selon les lois de la justice; car il est bon, le pays que vous habitez; il est abondant en fruits, en miel, en froment, en poisson; il est tempéré et quant à la chaleur et quant au froid.» De ces dernières paroles les trois rois conclurent que Ith voulait s'emparer de l'Irlande. Ils l'invitèrent à en sortir, et ils résolurent de le tuer. Ils mirent à exécution ce projet, à quelque distance, dans un endroit qui, dit la légende irlandaise, reçut en mémoire de cet événement le nom de «plaine d'Ith,» Mag Itha. Mais les compagnons d'Ith ne succombèrent pas avec lui. Emportant avec eux le cadavre de leur malheureux chef, ils se rembarquèrent et regagnèrent le pays d'où ils étaient venus. Les fils de Milé considérèrent le meurtre d'Ith comme une déclaration de guerre: envahissant l'Irlande, ils en firent la conquête sur les Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire sur les dieux[3].
[1] Lebar gabala ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 47–51.
[2] Id., ibid., p. 10, col. 1, lignes 37–39.
[3] Livre de Leinster. p. 12, col. 1.