L'ordre manque dans ce morceau; les idées fondamentales et les idées secondaires s'enchevêtrent sans méthode; mais le sens ne fait pas de doute: le file est parole de science, il est le dieu qui donne à l'homme le feu de la pensée; et comme la science n'est pas distincte de son objet, comme Dieu ne fait qu'un avec la nature, l'être du file se confond avec le vent, avec les flots, avec les animaux sauvages, avec les armes du guerrier.
Un manuscrit gallois du quatorzième siècle nous a conservé une composition analogue. Elle est attribuée au barde Taliésin. Amairgen, le file irlandais, a dit: «Je suis une larme du soleil.» La pièce galloise met dans la bouche de Taliésin une assertion semblable: «J'ai été une larme dans l'air[2].» Voici d'autres formules parallèles:
Amairgen: «Je suis le vautour sur le rocher.»—Taliésin: «J'ai été un aigle[3].»
Amairgen: «Je suis la plus belle des plantes.»—Taliésin: «J'ai été arbre dans le bocage[4].»
Amairgen: «Je suis la pointe de la lance qui livre les batailles.»—Taliésin: «J'ai été une épée dans la main; j'ai été un bouclier dans le combat[5].»
Amairgen: «Je suis parole de science.»—Taliésin: «J'ai été parole en lettre[6].»
Le poème gallois altère le sens primitif de la formule, en mettant au passé le verbe qui est au présent dans le vieux texte irlandais. Il substitue la notion de métamorphoses successives à la puissante doctrine panthéiste qui est la gloire comme l'erreur de la philosophie irlandaise et probablement de la philosophie celtique. Le file est la personnification de la science, et la science est identique à son objet. La science est l'Etre même dont les forces de la nature et tous les êtres sensibles ne sont que les manifestations. C'est ainsi que le file chez qui la science se revêt d'une forme humaine n'est pas seulement homme, mais est aigle ou vautour, arbre ou plante, parole, épée ou javelot; voilà comment il est le vent de la mer, la vague de l'océan, le murmure des flots, le lac dans la plaine. Il est tout cela parce qu'il est l'être universel, ou, comme dit Amairgen, «le dieu qui crée dans la tête» de l'homme «le feu» de la pensée. Il est tout cela, parce que c'est lui qui détient le trésor de la science. «Je suis,» dit-il, «parole de science,» et plusieurs preuves attestent qu'il possède ce trésor: Amairgen a soin de le rappeler. Ainsi, lorsque les concitoyens du file, assemblés sur la montagne, sont embarrassés par une question difficile, le file leur en donne la solution. Ce n'est pas tout: il sait faire le calcul des lunaisons, qui est la base du calendrier; et, par conséquent, il détermine les dates où se tiennent les grandes assemblées populaires, fondement de la vie politique, commerciale et religieuse. L'astronomie n'a pas pour lui de secrets; il sait même quel est le lieu inconnu du reste des hommes où, chaque soir, le soleil, fatigué de sa course diurne, va prendre son repos jusqu'au lendemain; la science donc lui appartient; la science, c'est lui; or la science, c'est l'être unique dont le monde entier, avec tous les êtres secondaires qui le remplissent, n'est que la variable et multiple expression.
Cette doctrine est celle qu'au neuvième siècle l'irlandais Jean Scot a enseignée en France à la cour de Charles le Chauve en l'enveloppant des formes de la philosophie grecque. M. Hauréau résume la doctrine fondamentale du philosophe irlandais: en donnant de son grand ouvrage De la division de la nature les extraits suivants: «On est informé par tous les moyens de connaître que, sous l'apparente diversité des êtres, subsiste l'être unique qui est leur commun fondement[7].»
«Quand on nous dit que Dieu fait tout,» a écrit Jean Scot, «nous devons comprendre que Dieu est dans tout, qu'il est l'essence substantielle de toutes les choses. Seul, en effet, il possède en lui-même les conditions véritables de l'être; et seul il est en lui-même tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue l'existence. Rien de ce qui est n'est véritablement par soi-même; mais Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à la vraie notion de l'être[8].»
Et encore: «Ne vois-tu pas pourquoi le créateur de l'universalité des choses obtient le premier rang dans les catégories de la nature? Ce n'est pas sans raison, puisqu'il est le principe de toute chose; puisqu'il est inséparable de toute la diversité qu'il a créée; puisqu'il ne peut autrement subsister au titre de créateur. En lui sont en effet, toutes les choses invariablement et essentiellement; il est lui-même la division et la collection, et le genre et l'espèce, et le tout et la partie de l'universalité créée[9].»