Enfin, «qu'est-ce qu'une idée pure?» selon Jean Scot. «C'est, en propres termes, une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de Dieu dans l'âme humaine.» Telle est, au neuvième siècle, la doctrine enseignée en France par l'irlandais Jean Scot[10]. C'est la doctrine que l'épopée mythologique irlandaise met dans la bouche d'Amairgen, quand elle lui fait dire: «Je suis le dieu qui met dans la tête [de l'homme] le feu [de la pensée], je suis la vague de l'Océan, je suis le murmure des flots, etc.» La file, le savant chez lequel la science, c'est-à-dire l'idée divine, s'est manifestée, et qui devient ainsi la personnification de cette idée, peut, sans orgueil, se proclamer identique à l'être unique et universel dont tous les êtres secondaires ne sont que les apparences ou les manifestations. Sa propre existence se confond avec celle de ces êtres secondaires.

Tel est le sens du vieux poème que la légende irlandaise met dans la bouche du file Amairgen au moment où ce représentant primitif de la science celtique, arrivant des régions mystérieuses de la mort, posa pour la première fois son pied droit sur le sol de l'Irlande.

[1] Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 39 et suivantes. Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 2, lignes 21 et suivantes. Livre de Lecan, f° 284, recto, col. 2. Voir aussi dans la Bibliothèque de l'Académie royale d'Irlande les manuscrits 23. K. 32, p. 75 et 23. K. 45, p. 188; enfin, Transactions of the Ossianic Society for the year 1857, vol. V, 1860, p. 234–236. Pour donner une édition de ce texte, on ne pourrait se contenter de la leçon fournie par le Livre de Leinster. Ainsi les mots ar-domni, qui ont pénétré dans le texte du Livre de Leinster, ligne 39, sont une glose, comme rétablit la comparaison avec les livres de Ballymote et de Lecan.

[2] Kat Godeu, vers 5, chez William F. Skene, The four ancient books of Wales, t. II, p. 137 et suivantes. Cf. t. I, p. 276 et suiv.

[3] Kat Godeu, vers 13.

[4] Ibid., vers 23.

[5] Kat Godeu, vers 17, 18.

[6] Ibid., vers 7.

[7] Histoire de la philosophie scolastique, première partie, p. 171.

[8] Hauréau, ibid., p. 159. Cf. Jean Scot, De divisione naturæ, livre I, chap. 72; Migne, Patrologia latina, t. 122, col. 518 A.