[9] De divisione naturæ, l. III, c. 1; Hauréau, ibid., p. 160; Migne, Patrologia latina, t. 122, col. 621 B C.

[10] Hauréau, Histoire de la philosophie scolastique, première partie, p. 156–157. Cf. Jean Scot, De divisione naturæ, livre I, chap. 7; Migne, Patrologia latina, t. 122, col. 446 D.


§ 3.
Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils expriment.

Après ce document philosophique, le Livre des conquêtes fait débiter par Amairgen deux autres morceaux inspirés par une doctrine beaucoup moins élevée. La croyance qui les inspire est à peu près celle qui, dans la Théogonie hésiodique, explique l'origine du monde. La matière a précédé les dieux. Ce qui a d'abord existé, c'est le Chaos, père des ténèbres et de la Nuit; ensuite a paru la Terre, qui a produit les montagnes, le ciel et la mer, et qui, s'unissant au Ciel, a donné naissance à l'Océan d'abord, ensuite aux Titans, pères des dieux et des hommes. La matière a donc existé à l'origine des choses; elle a sur les dieux la supériorité du père sur son fils. La nature matérielle est au-dessus des dieux. Aussi Amairgen, en guerre avec les dieux, s'adresse-t-il aux forces de la nature. C'est avec leur aide qu'il espère vaincre les dieux. Voilà pourquoi les deux derniers poèmes d'Amairgen sont chacun une invocation aux forces de la nature. Voici la seconde de ces deux pièces: comme dans la Théogonie, la Terre y tient la première place:

«J'invoque terre d'Irlande!
Mer brillante, brillante(?)!
Montagne fertile, fertile!
Bois vallonné!
Rivière abondante, abondante en eau!
Lac poissonneux, poissonneux!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .[1]

Ainsi c'est la terre d'Irlande, c'est la mer qui l'entoure, ce sont ses montagnes, ses rivières, ses lacs qu'Amairgen appelle à son aide contre la race divine qui la domine, contre les dieux qui l'habitent. Nous avons ici une formule de prière empruntée au rituel celtique. Elle a dû être jadis consacrée par l'usage et elle n'a pas été composée pour le morceau littéraire dans lequel elle a été insérée. C'est une invocation païenne adressée à l'Irlande divinisée, et cette invocation pouvait être employée en toute circonstance où l'on croyait avoir besoin du secours de cette divinité tutélaire.

Ce texte en rappelle d'autres où, en Irlande, on voit également la nature matérielle considérée comme le plus grand des dieux. Ainsi nous avons déjà parlé du serment que Loégairé, roi suprême d'Irlande, vaincu et fait prisonnier par les habitants de Leinster, fut contraint de leur prêter pour obtenir sa liberté. Il prit à témoin le soleil et la lune, l'eau et l'air, le jour et la nuit, la mer et la terre; il ne parla pas d'autres dieux que ceux-là, et quand il eut violé son serment, ces puissances de la nature, qui étaient caution de son engagement, le punirent de sa mauvaise foi en lui ôtant la vie[2].

Le Livre des conquêtes met dans la bouche d'Amairgen un autre poème qu'il place le second et dont le sens est clair quand on le met à la suite du troisième. C'est une invocation à la mer; la terre y est nommée, mais au second rang, tandis que, dans la pièce qui précède, elle tient le premier rang.

«Mer poissonneuse!
Terre fertile!
Irruption de poisson!
Pêche là!
Sous vague, oiseau!
Grand poisson!
Trou à crabe!
Irruption de poisson!
Mer poissonneuse[3]