§ 4.
Première invasion des fils de Milé en Irlande.
Mais reprenons le récit de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé. Le file Amairgen, débarquant avec ses frères et leurs compagnons, débita, dit le vieux texte, les deux invocations qui, dans l'exposé précédent, sont placées la première et la troisième. Nous retrouverons la seconde plus tard. Puis trois jours et trois nuits s'écoulèrent, et les fils de Milé livrèrent leur première bataille. Ils y eurent pour adversaires, suivant le Livre des conquêtes, «les démons, c'est-à-dire les Tûatha Dê Danann.» C'était à peu de distance de la plage sur laquelle ils avaient débarqué, dans le lieu appelé Slîab Mis, qu'on écrit aujourd'hui Slieve Mish, dans le comté de Cork, qui est une des subdivisions du Munster, c'est-à-dire de la province du Sud-Ouest.
Ici le Livre des conquêtes place une de ces légendes bizarres dont la manie de l'étymologie a semé plusieurs documents irlandais. Près de Slieve Mish se trouvait un lac. Lugaid, fils d'Ith, s'y baigna, et de là ce lac prit le nom de «lac de Lugaid.» De ce lac coule une rivière, et la femme de Lugaid, qui s'appelait Fîal, c'est-à-dire «pudique,» se baigna dans cette rivière. Lugaid, suivant le courant, sortit du lac, pénétra dans la rivière et s'approcha de l'endroit où se trouvait sa femme; en apercevant dans l'eau, où elle se trouvait elle-même, son mari, qu'elle n'attendait pas, Fîal la pudique éprouva un tel saisissement qu'à l'instant elle expira, et son nom fut donné à la rivière où arriva ce tragique événement.
Les fils de Milé se mirent en marche vers le Nord-Est. Ils étaient encore près de Slieve Mish quand ils rencontrèrent la reine Banba. Elle leur dit:—.«Si c'est pour faire la conquête de l'Irlande que vous y êtes venus, le but de votre expédition n'est pas juste.»—«C'est pour en faire la conquête, bien certainement,» répondit Amairgen le file.—«Accordez-moi, du moins, une chose,» répliqua Banba: «que cette île porte mon nom.»—«On donnera votre nom à cette île,» répondit Amairgen.
Un peu plus loin, les fils de Milé rencontrèrent la seconde reine, qui s'appelait Fotla. Elle demanda aussi que l'île reçût son nom.—«Soit,» dit Amairgen; «l'île s'appellera Fotla.»
A Uisnech, point central de l'Irlande, les fils de Milé rencontrèrent Eriu, la troisième reine.—«Guerriers,» leur dit-elle, «soyez les bienvenus. C'est de loin que vous arrivez; cette île vous appartiendra toujours, et d'ici à l'extrême levant il n'y aura pas d'île meilleure. Aucune race ne sera plus parfaite que la vôtre.»—«Voilà de bonnes paroles,» dit Amairgen, «et une bonne prophétie.»—«Ce n'est pas à vous que nous devons des remerciements,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils de Milé; «nous devrons nos succès à nos dieux et à notre propre puissance.»—«Ce que j'annonce est pour toi sans intérêt,» répondit Eriu; «tu ne jouiras pas de cet île; elle n'appartiendra pas à tes descendants.» Et en effet, Eber Dond devait périr avant la conquête de l'Irlande par la race de Milé. La reine Eriu termina en demandant, comme les deux premières reines, que son nom fût donné à l'île.—«Ce sera son nom principal,» dit Amairgen.