Les fils de Milé arrivèrent à la capitale de l'Irlande, c'est-à-dire à Tara, qu'on appelait alors «la Belle Colline,» Druim Cain. Ils y trouvèrent les trois rois Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, qui alors régnaient sur les Tûatha Dê Danann et sur l'Irlande et auxquels ils venaient faire la guerre. Ils commencèrent par entrer en pourparlers avec eux.

Les trois rois dirent qu'ils voulaient un armistice pour délibérer sur la question de savoir s'ils livreraient bataille ou s'ils donneraient des otages et traiteraient. Ils comptaient profiter de ce délai pour se rendre invincibles, car au même moment leurs druides préparaient des incantations qu'ils n'avaient pu faire jusque-là, n'ayant pas prévu cette invasion.—«Nous acceptons d'avance,» dit aux fils de Milé Mac Cuill, premier roi des Tûatha Dê Danann, «la sentence que portera comme arbitre Amairgen votre juge; mais nous le prévenons que s'il rend un faux jugement nous le tuerons.»—«Prononce ta sentence, ô Amairgen,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils de Milé.—«La voici,» répondit Amairgen. «Vous abandonnerez provisoirement cette île aux Tûatha Dê Danann.»—«A quelle distance irons-nous?» demanda Eber.—«Vous laisserez entre elle et vous un intervalle de neuf vagues,» répondit Amairgen. Ce fut le premier jugement rendu en Irlande.

Tel est le récit du Livre des conquêtes. Que signifie cette expression, «neuf vagues?» On se demandera de quelle distance il peut être question. C'est une difficulté que nous n'avons pas la prétention de résoudre. Ce que nous savons, c'est qu'il y a là une formule magique à laquelle, en Irlande, on attribuait encore une valeur superstitieuse aux premiers temps du christianisme. Au septième siècle, il y avait à Cork une école ecclésiastique qui fut un certain temps dirigée par le fer leigind, ou professeur de littérature écrite, c'est-à-dire de latin et de théologie, Colmân, fils de Hûa Clûasaig. A l'époque où Colmân enseignait dans cette école, il y eut en Irlande une famine suivie d'une épouvantable mortalité. Les deux tiers des Irlandais périrent, et parmi eux les deux rois d'Irlande, Diarmait et Blathmac, tous deux fils d'Aed Slane. C'était en 665[1]. Pour échapper à ce fléau, lui-même, et pour éviter que ses élèves en fussent atteints, Colmân recourut à deux moyens: il composa un hymne en vers irlandais, que nous ont conservé deux manuscrits de la fin du onzième siècle[2]; il se retira avec ses élèves dans une île située près de la côte d'Irlande, mais à une distance de neuf vagues. «Car,» prétend le texte irlandais qui nous a gardé le souvenir de cet événement, «c'est, au dire des savants, un intervalle que les maladies épidémiques ne peuvent franchir[3].» Ainsi, au septième siècle de notre ère, les Irlandais chrétiens attribuaient à la distance de neuf vagues une puissance magique à la protection de laquelle ils n'avaient pas cessé de croire, et nous retrouvons cette doctrine païenne dans l'histoire légendaire de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé sur les Tûatha Dê Danann.

[1] Annales de Tigernach, chez O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, p. 205. Cette épidémie aurait eu lieu en 661 suivant le Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 98–99; en 664, suivant les Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 274–276. La même date de 664 est donnée par Bède, Historia ecclesiastica, livre III, chap. 27; chez Migne, Patrologia latina, t. 95, col. 165.

[2] Collège de la Trinité de Dublin, manuscrit coté E. 4, 2, f° 5; Franciscains de Dublin, manuscrit coté I par Gilbert, p. 28; Whitley Stokes, Goidelica, 1re édit., p. 78; 2e édit., p. 121; Windisch, Irische Texte, p. 6.

[3] Goidelica, 2e édit., p. 121, ligne 34.


§ 6.
Retraite des fils de Milé.

Les fils de Milé se soumirent à la sentence d'Amairgen; ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus, regagnèrent la pointe sud-ouest de l'Irlande, où leurs vaisseaux étaient restés à l'ancre, se rembarquèrent, et s'éloignèrent jusqu'à cette distance mystérieuse de neuf vagues, que le jugement d'Amairgen avait fixée. Aussitôt les druides et les file des Tûatha Dê Danann chantèrent des poèmes magiques qui firent lever un vent terrible, et la flotte des fils de Milé fut rejetée au loin dans la haute mer. Alors les fils de Milé éprouvèrent une profonde tristesse.—«Ce doit être un vent druidique,» dit Eber Dond, qui, en qualité d'aîné, paraît avoir été le chef principal de l'expédition. «Voyez si ce vent souffle au-dessus du mât.» On monta en haut du mât, et il fut constaté qu'au-dessus du mât on ne sentait aucun vent.—«Attendons qu'Amairgen nous rejoigne,» s'écria le pilote d'Eber Dond, qui était un élève du célèbre file. On attendit en effet que tous les vaisseaux fussent réunis, et Eber Dond, s'adressant à Amairgen, prétendit que cette tempête était une honte pour les savants de la flotte.—«Ce n'est pas vrai,» répondit Amairgen. Ce fut alors qu'il chanta sa prière à la terre d'Irlande, faisant appel à la bienveillance de cette puissance naturelle contre l'inimitié des dieux.