C'est sous le sol de ce cimetière que la tradition irlandaise la plus ancienne plaçait le palais souterrain du dieu suprême Dagdé. Ce palais avait été construit exprès pour lui par ses sujets[3]. Et cependant le terme consacré pour désigner ce lieu n'était point «palais de Dagdé,» c'était: «Palais de Mac ind Oc,» Brug Maic ind Oc[4], c'est-à-dire probablement «palais du Fils des Jeunes. Mac ind Oc» était un nom d'Oengus, fils de Dagdé, et de Boann; son père et sa mère, tous deux immortels, étaient toujours jeunes et ne ressentirent jamais les atteintes de la vieillesse[5]. D'où vient que le palais de Dagdé porte le nom de son fils?

Une légende irlandaise nous l'explique. Quand, après la défaite des Tûatha Dê Danann par les fils de Milé, Dagdé fit entre les chefs de ses sujets vaincus le partage des résidences souterraines ou sîd qu'ils devaient habiter désormais, ces chefs étaient réunis autour de lui, sauf un, alors absent. C'était précisément Oengus, le fils de Dagdé. Dagdé avait confié l'éducation de son fils à deux autres dieux dont l'un-était Mider de Bregleith, célèbre dans l'épopée irlandaise par son amour pour Etâin, femme d'Eochaid Airem, roi suprême d'Irlande. Oengus fut oublié dans le partage. Il vint s'en plaindre quelque temps après. Dagdé rejeta sa réclamation. Oengus demanda de passer la nuit dans le palais mystérieux de son père à Brug na Boinné. Dagdé consentit, et à la nuit ajouta même gracieusement le jour: il entendait le lendemain. Mais Oengus, une fois installé, prétendit que, le temps n'étant composé que de nuits et de jours, l'abandon qui lui avait été fait était perpétuel; et son père fut obligé de lui céder sa résidence de Brug na Boinné.

Elle était merveilleuse. Suivant la légende irlandaise, on y voit trois arbres auxquels pendent toujours des fruits[6]; on y voit deux cochons, l'un sur pied et toujours vivant, l'autre tout cuit, et par conséquent prêt à manger; à côté est un vase qui contient une bière excellente; là, enfin, personne ne mourut jamais[7]. Dans ce tableau, conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle, mais qui remonte à une date bien plus ancienne, la doctrine païenne de l'immortalité des dieux persiste intacte et sans restriction. A la date où ce récit a été composé, on était bien loin des temps où l'on devait raconter que les Tûatha Dê Danann étaient morts et qu'ils avaient été enterrés à Brug na Boinné. L'époque où se propagea cette doctrine nouvelle est celle où le christianisme ayant triomphé définitivement du paganisme, on prétendit à concilier les vieilles légendes païennes avec les enseignements des prêtres-chrétiens; c'était au onzième siècle, lorsque furent composés l'«Histoire des cimetières,» Senchus na relec, et le «Livre de conquêtes,» Lebar gabala.

[1]

«Lânamain contuiled sund
ria cath Maigi Tured tall:
inber môr in Dagda dond,
ni duachnid an-adba and.»

Leabhar na hUidhre, p. 51, col 2, lignes 23, 24.

[2] «Senchas na relec,» dans le Leabhar na hUidhre, p. 51, col. 1, lignes 7–9, 23–27; col. 2, lignes 4–7.

[3] Dinn-senchus de Brug na Boinné, dans le Livre de Leinster, p. 164, col. 2, lignes 31, 32. Cf. Lebar gabala ou Livre des conquêtes, ibid., p. 9, col. 2, lignes 18 et 19. Le Dinn-senchus désigne ce palais par les mots dûn et dîn; le Lebar gabala se sert du mot sîd.

[4] Dans un poème déjà cité de Cinaed hûa hArtacain, mort en 975, nous trouvons une expression équivalente: «Maison de Mac ind Oc,» tech Maic ind-Oc. Leabhar na hUidhre, p. 51, col. 2, ligne 17.

[5] «Oengus, mac Oc, ocus Aed Caem, ocus Cermait Milbel, tri maic in Dagdai.» Lebar gabala ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 20, 21. Au lieu de «Mac Oc,» on trouve «Mac ind Oc.» Dans le poème précité de Cinaed hûa Artacain: «maig Maic ind Oc» (Leabhar na hUidhre, p. 51, col. 2, ligne 13); «tech Maic ind Oc» (Ibid., ligne 17). Dans cette formule, ind Oc paraît être un génitif duel.