Les Tûatha Dê Danann avaient un roi célèbre qui s'appelait Dagan. Dagan est, dans deux passages de ce récit, une variante de Dagdé[1], en moyen irlandais Dagda, mot qui, dans cette légende, sert aussi à désigner le même dieu; nous avons vu plus haut ce personnage divin jouer un rôle important à la seconde bataille de Mag-Tured. Dagan ou Dagdé est le dieu suprême: son nom ordinaire, Dagdé, veut dire «bon dieu;» Dagan signifie littéralement le «petit bon.»

Nous avons cité au précédent volume un texte irlandais, conservé par un manuscrit du seizième siècle, où il est dit que Dagdé était un dieu principal, ou le dieu principal chez les païens[2]. Dans le document que nous étudions, et qui est conservé par un manuscrit du douzième siècle, on dit que la puissance de Dagdé ou Dagan fut grande, même sur les fils de Milé, après qu'ils eurent fait la conquête de l'Irlande. Car les Tûatha Dê Danann, ses sujets, détruisirent le blé et le lait des fils de Milé, en sorte que ces derniers furent contraints de faire un traité de paix avec Dagdé. Ce fut alors seulement que, grâce à l'amitié de Dagdé, les fils de Milé commencèrent à récolter du blé dans leurs champs et à boire le lait de leurs vaches.

Comme roi des dieux, Dagdé jouissait d'une grande autorité: ainsi ce fut lui qui partagea entre les Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire entre les dieux que la race heureuse de Milé a vaincus, les sîd, merveilleux palais, qui, ordinairement inaccessibles aux hommes, étaient cachés dans les profondeurs de la terre, sous des collines ou sous des plis de terrain plus ou moins élevés. Dagdé donna, par exemple, un sîd à Lug, fils d'Ethné, et en attribua un autre à Ogmé; il en prit deux pour lui-même. Le principal des deux était connu en irlandais sous deux noms: le premier nom est Brug na Boinné, ou «château de la Boyne,» parce qu'il était situé sur la rive gauche de cette rivière,—non loin de l'endroit où, en 1690, Jacques II, vaincu à la bataille dite de Drogheda, perdit définitivement la couronne.—Le second nom de ce palais mystérieux était Sîd ou Brug Maic ind Oc, «palais enchanté» ou «château de Mac ind Oc» ou «du fils des jeunes.» Nous verrons plus loin quelle en fut la cause.

[1] Dagan se trouve au Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 42–43, et p. 246, col. 1, ligne 11. Le mot Dagda, moyen irlandais pour Dagde, se rencontre dans le même récit, au Livre de Leinster, p. 246, col, 1, lignes 2, 5.

[2] Tome I, p. 282, note 2.


§ 3.
Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne Oengus et ce palais.

L'endroit où la tradition irlandaise la plus ancienne place le palais souterrain de Dagdé est un de ceux qu'en Irlande les archéologues visitent avec le plus d'intérêt. On y admire trois hautes et larges tombelles dont deux ont été ouvertes et offrent chacune à la curiosité des amateurs et aux recherches des érudits une vaste chambre funéraire, aujourd'hui vide. Il est souvent question, dans la littérature irlandaise, du palais souterrain que Dagdé aurait possédé là, c'est-à-dire à Brug na Boinné. Un poème attribué à Cinaed hûa Artacain, mort en 975, prétend que dès avant la bataille de Mag-Tured, deux époux y dormaient dans le même lit. Ces époux étaient Boann, ou la rivière de Boyne divinisée, femme de Dagdé, et le dieu Dagdé lui-même[1].

Quand le moyen âge chrétien transforma les Tûatha Dê Danann en hommes mortels, on raconta que le lieu dit Brug na Boinné, où la tradition païenne mettait le palais souterrain de Dagdé, était le cimetière où cette race primitive enterrait ses chefs. L'«Histoire des cimetières,» Senchas na relec, écrite probablement vers la fin du onzième siècle, prétend que c'était là que Dagdé, Lug, Ogmé et d'autres personnages célèbres de la race des Tûatha Dê Danann avaient reçu la sépulture. Il paraît bien certain que cet endroit servit de cimetière royal à l'époque historique. La plupart des rois suprêmes d'Irlande y furent enterrés pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Leurs prédécesseurs avaient été inhumés à Crûachan en Connaught. Crimthann Nia Nair, qui régnait vers le commencement de notre ère, est le premier roi suprême d'Irlande de la race de Milé qui, dit-on, se soit fait enterrer à Brug na Boinné; et ce qui, raconte-t-on, le détermina à choisir ce lieu de sépulture est que sa femme était une fée, qu'elle appartenait à la race des Tûatha Dê Danann[2].

Il serait intéressant de déterminer si les trois vastes tombelles des bords de la Boyne, celle de Knowth, celle de Newgrange et celle de Dowth, peuvent être attribuées aux rois d'Irlande des quatre premiers siècles de notre ère, ou s'il faut les faire remonter à des populations préhistoriques antérieures à la race celtique connue sous le nom de Gôidels et de Scots. La seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable. Les Grecs ont attribué aux Cyclopes, qui sont originairement des êtres mythologiques, leurs monuments préhistoriques. De même les Irlandais païens auraient confondu leurs dieux imaginaires avec une race préceltique qui aurait véritablement existé et qui aurait enterré ses chefs dans les tombelles des rives de la Boyne, quand elle dominait dans l'île, avant l'arrivée des Gôidels ou Scots qui la réduisirent à l'état de population sujette ou servile. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a là des monuments funéraires qui remontent à une haute antiquité et dont trois surtout présentent de grandes dimensions: le principal, la tombelle de Newgrange, est une éminence artificielle qui couvre une étendue de plus de quatre-vingts ares, et qui abrite une des plus vastes chambres funéraires de l'Europe occidentale. Vraisemblablement les sépultures des rois suprêmes qui dominèrent en Irlande pendant les quatre premiers siècles de notre ère doivent être cherchées, non dans ces monuments si justement célèbres, mais à l'entour.