[§1]. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils de Milé. Le morceau intitulé De la Conquête du Sid.—[§2]. Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils de Milé.—[§3]. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné, ou Sîd Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne Oengus et ce palais.—[§4]. Rédaction chrétienne de cette légende.—[§5]. Les amours d'Oengus, fils de Dagdé.—[§6]. L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «bon dieu» en Irlande; Bona dea, «la bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.
§ 1.
Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils de Milé. Le morceau intitulé: «De la Conquête du Sîd.»
Les Tûatha Dê Danann vaincus, mais toujours dieux, immortels et puissants, se retirèrent dans des palais souterrains. Suivant la croyance celtique, telle qu'elle résulte de la plus vieille littérature épique de l'Irlande, ils y habitent encore, mais ils en sortent de temps en temps pour visiter ce monde dont ils ont été autrefois seuls maîtres, et où ils exercent encore aujourd'hui une puissance tantôt favorable, tantôt nuisible aux hommes. Souvent, par un privilège qui est un des caractères de la divinité, ils sont invisibles, et l'homme qui obtient leur faveur ou qui est frappé par leur vengeance n'aperçoit que les résultats des actes de l'être surnaturel qui le comble de ses bienfaits, ou dont la haine le poursuit. Quelquefois ils se montrent aux regards humains sous forme d'hommes ou d'animaux, d'oiseaux principalement. Ils tiennent une place considérable dans les compositions épiques consacrées aux exploits des héros de la race de Milé.
Un des morceaux qui servent d'introduction à la grande épopée connue sous le nom «d'Enlèvement du taureau de Cualngé,» Tain bô Cuailnge, racontait la plus ancienne histoire des Tûatha Dê Danann après la conquête des fils de Milé. Nous avons de ce récit deux rédactions. L'une intitulée: «Conquête du Sid,» c'est-à-dire «du palais enchanté des dieux,» est antérieure aux travaux par lesquels les savants irlandais du onzième siècle, notamment Flann Manistrech et Gilla Coemain, ont défiguré les anciennes traditions mythologiques en limitant la durée de la vie des principaux chefs des Tûatha Dê Danann et en fixant la date où seraient morts ces personnages divins que l'imagination celtique avait créés et considérait comme immortels[1]. Il y a de la même pièce une autre rédaction qui est chrétienne. Les doctrines de Flann Manistrech et de Gilla Coemain sont acceptées par l'auteur. Les noms des chefs des Tûatha Dê Danann, dont le Livre des conquêtes place la mort avant l'établissement des fils de Milé en Irlande, ne paraissent pas dans cette rédaction: ils sont remplacés par d'autres noms, et, grâce à des développements nouveaux, le second récit est rattaché aux légendes qui, en Irlande, ornent le berceau du christianisme naissant[2].
Nous allons reproduire la première des deux rédactions, en l'abrégeant un peu et en intercalant dans la traduction du texte irlandais les explications qui seront nécessaires pour nous le rendre intelligible.
[1] Son titre est De gabail int-shida. Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 41, 42.
[2] Cette rédaction n'a pas de titre; elle se trouve aux fos 111–116 du Livre de Fermoy, manuscrit appartenant à l'Académie royale d'Irlande. Elle a été, en partie, analysée par O'Curry, Atlantis, t. III (1862), p. 384–389. Une analyse plus complète en a été donnée par Todd, Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscript series, vol. I, part I, 1870, p. 45–49.