[3] Timagène cité par Ammien Marcellin, livre XV, chap. 9, chez Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. III, p. 323. Timagène écrivait du temps de l'empereur Auguste.
§ 9.
Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande.
Mais revenons à l'Irlande et aux récits légendaires par lesquels s'y complète la doctrine traditionnelle des origines nationales. Erémon, devenu seul maître de l'Irlande, attribua aux conquérants le nord, l'ouest et le sud-ouest de l'île, c'est-à-dire qu'il partagea entre eux l'Ulster, le Connaught et le Munster. Il laissa le Leinster aux habitants primitifs de l'Irlande, et y donna la royauté à Crimthan Sciathbel, qui était un Fer-Domnann. Bientôt, Crimthan se trouva en guerre avec une tribu bretonne qu'on appelait «les hommes de Fidga,» Fir-Fidga ou Tûath-Fidga. Ceux-ci avaient envahi la partie de l'Irlande où régnait Crimthan et ils étaient plus forts que ses soldats; leurs traits empoisonnés causaient des blessures mortelles.
Ce fut en ce moment que les Pictes, en irlandais Cruithnich, arrivèrent en Irlande. Ils débarquèrent sur la côte méridionale du Leinster, à l'embouchure de la rivière de Slaney, qui se jette dans la mer près de Wexford. Crimthan fit alliance avec eux, et apprit d'un druide picte le moyen de guérir les blessures que ses soldats recevaient en combattant les Fir-Fidga. La recette était de prendre un bain près du champ de bataille dans un trou rempli du lait de cent vingt vaches blanches sans cornes. Grâce à ce traitement, les soldats de Crimthan remportèrent la victoire d'Ard-Lemnacht. Les Pictes, auteurs de ce succès, exercèrent quelque temps une grande puissance en Irlande. Puis Erémon les en chassa, et les contraignit à aller s'établir en Grande-Bretagne.
Mais il consentit à leur donner pour femmes les veuves des guerriers de la race de Milé qui avaient péri sur mer avant la conquête de l'Irlande. A ce don il mit une condition: c'est que chez les Pictes les héritages se transféreraient par les femmes et non par les hommes. Les chefs pictes consentirent à établir chez eux ce droit des femmes en matière de succession, et ils jurèrent par le soleil et la lune d'observer à jamais cette législation nouvelle[1]. Dès lors les Gôidels ou Scots, autrement dits fils de Milé, dominèrent seuls en Irlande. Il serait difficile de déterminer où, dans ce récit, s'arrête exactement la part de la fable et où commence l'histoire.
[1] Flathiusa Erend, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 15 et suivantes; cf. Livre de Ballymote, f° 23 r°; et Livre de Lecan, f° 287 r°. Deux rédactions, l'une en prose, l'autre en vers, toutes deux un peu différentes de celle-là, se trouvent dans le Nennius irlandais, The irish version of the Historia Britonum of Nennius, p. 122–127; 134–149. Voyez aussi l'article du Dinn-senchus, qui commence par les mots «Senchass Ardda-Lemnacht,» Livre de Leinster, p. 196, col. 1, ligne 12. La guerre de Crimthan Sciathbel contre les Fir Fidga était le sujet de la pièce intitulée Forbais Fer Fidga. Cette pièce est comprise dans la liste la plus ancienne des morceaux qui composent la littérature épique d'Irlande.