Je dis que cette suite d'années fut longue; en effet, les événements dont nous venons de parler se passèrent sous le règne du mythologique Erémon, premier roi d'Irlande de la race de Milé; et Eithné vivait encore, habitant le palais de Brug na Boinné avec Curcog, sa maîtresse, fille de Manannân mac Lir, et sous l'autorité d'Oengus, quand saint Patrice vint évangéliser l'Irlande au cinquième siècle de notre ère. Si nous en croyons le Livre des conquêtes, le roi mythologique Erémon aurait été contemporain de David, roi des Juifs, au onzième siècle avant notre ère. Eithné aurait donc été âgée d'environ quinze cents ans quand saint Patrice vint porter en Irlande les lumières de la religion chrétienne.

Or, un jour d'été où la chaleur était plus forte que de coutume, Curcog éprouva le désir de se baigner. Elle alla avec ses suivantes, et entre autres Eithné, sur les bords de la Boyne. Elle prit son bain avec elles dans les eaux de cette rivière, puis elle rentra à Brug na Boinné. Mais bientôt elle s'aperçut qu'une de ses femmes lui manquait: c'était Eithné. Eithné, en déposant ses vêtements sur le bord de la rivière avant de descendre dans l'eau comme ses compagnes, avait dépouillé avec sa robe le charme qui la rendait invisible aux humains. Nous avons déjà dit le nom de ce charme, qui s'appelait feth fiada.

L'âme d'Eithné était préparée à recevoir la foi nouvelle que Patrice avait apportée; et quoiqu'elle n'eût rien entendu des prédications chrétiennes, l'action mystérieuse que cette foi avait exercée sur elle était devenue plus puissante que les enchantements des païens. Eithné était devenue une femme ordinaire, et ses regards ne pouvaient plus pénétrer à travers le voile magique qui cache aux yeux des humains les Tûatha Dê Danann. Elle avait donc cessé de voir ses compagnes, et n'avait pu les accompagner au moment de leur retour au château souterrain de Brug na Boinné. Elle cessa même de voir la route enchantée qui conduisait à ce palais magique. Elle erra quelque temps sur les bords de la Boyne, ne sachant où elle était, cherchant en vain les sentiers et les chemins, désormais pour elle invisibles, que pendant tant de siècles elle avait si souvent fréquentés. Enfin elle s'arrêta devant un jardin clos de murs, où il y avait une maison. A la porte était assis un homme vêtu d'une robe comme elle n'en avait jamais vu. Cet homme était un moine et la maison une église. Eithné adressa la parole au moine et lui raconta son histoire. Le moine la reçut avec bienveillance et la conduisit à saint Patrice qui l'instruisit et la baptisa.

Quelque temps après, elle était assise dans l'église du moine, non loin des bords de la Boyne. On entendit beaucoup de bruit et de cris; on distinguait un grand nombre de voix, mais on n'apercevait personne. C'était Oengus et tous les gens de sa maison qui étaient à la recherche d'Eithné. Comme ils étaient devenus invisibles pour elle, elle, à son tour, était invisible pour eux. Les cris qu'ils poussaient étaient inspirés par la douleur et entremêlés de gémissements et de sanglots. Ils pleuraient Eithné, qui pour eux, en effet, était à jamais perdue.

Eithné comprit la cause de leur peine et en ressentit elle-même une si violente tristesse qu'elle s'évanouit et fut sur le point de rendre l'âme. Cependant elle recouvra ses sens; mais de ce jour commença pour elle une maladie dont elle ne se guérit point. Elle finit par en mourir; elle expira, la tête appuyée sur la poitrine de saint Patrice qui était venu lui donner les derniers secours de la religion; et elle fut enterrée dans l'église du moine qui l'avait le premier accueillie. Cette église porta, dès lors, le nom de Cill Eithne, ou «église d'Eithné»[6].

Ainsi se termine la seconde rédaction de la pièce dont la rédaction primitive est intitulée De la conquête du Sîd.

[1] Lebar gabala ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13, 14. Poème de Flann Manistrech, ibidem, p. 11, col. 1, ligne 33.

[2] Voyez plus haut, [p. 221].

[3] Voyez plus haut, [p. 274].

[4] Littéralement «composition poétique ou incantation de présence.» Voyez les textes réunis par O'Curry, dans Atlantis, t. III (1862), p. 386–388, note 15.