[5] Voyez les textes réunis par O'Curry, dans Atlantis, t. III, p. 387–388. Comparez ce que nous avons dit p. 275.

[6] Livre de Fermoy, fos 111–116. Cette pièce a été analysée par le docteur Todd, Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series, vol. I, part I, 1870, p. 46–48.


§ 5.
Les amours d'Oengus, fils de Dagdé.

Nous venons de voir quelle est la forme que l'infusion de la pensée chrétienne a donnée à une des vieilles légendes du paganisme irlandais. Voici un autre conte, païen comme le premier, mais qui n'a pas été l'objet d'un remaniement chrétien. Il appartient aussi à l'épopée héroïque et au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Il a pour objet un épisode de l'histoire d'Oengus. Il nous rapporte une aventure arrivée à ce personnage divin avant l'époque où il dépouilla Dagdé, son père, du palais souterrain de Brug na Boinné. Oengus était encore un tout jeune homme. Un jour, il dormait; il vit en songe une jeune femme près de son lit. Il n'y en avait pas d'aussi belle en Irlande. Puis elle disparut. Le matin, quand il se réveilla, il était si amoureux qu'il ne put manger de la journée. La nuit suivante, la jeune femme reparut. Elle tenait une harpe à la main. Elle chanta en s'accompagnant de cet instrument; jamais on n'avait entendu si douce musique. Puis elle partit. Quand Oengus se réveilla le lendemain, il était plus amoureux que jamais.

Il tomba malade. Les médecins d'Irlande s'assemblèrent et cherchèrent inutilement la cause de cette maladie. Enfin, un d'entre eux, Fergné, la découvrit.—«Tu es pris d'amour,» lui dit-il. Oengus avoua la vérité. On alla chercher Boann, mère d'Oengus. Celui-ci raconta à sa mère la cause de son souci. Boann fit chercher pendant un an dans toute l'Irlande la femme que son fils avait vue en songe. Vains efforts! on ne trouva rien. Boann demanda conseil à l'habile médecin qui avait découvert la cause de la maladie d'Oengus. Ce médecin donna le conseil de s'adresser au père d'Oengus, c'est-à-dire à Dagdé, roi des sîde d'Irlande, c'est-à-dire des fées irlandaises, dit le conteur anonyme.

Sîde d'Irlande est la formule par laquelle sont spécialement désignés, dans la littérature irlandaise, les Tûatha Dê Danann à partir du moment où, survivant à leur défaite de Tailtiu, ils sont contemporains des fils de Milé, c'est-à-dire des hommes. Les sîde en général sont les dieux, cette expression comprend à la fois d'abord les dieux du jour, de la vie et de la science, ou Tûatha Dê Danann, qui, venus du ciel, habitent l'Irlande, ensuite les dieux de la nuit et de la mort, ou Fomôré, dont le lieu d'origine, dont le domicile est le pays mystérieux des morts. Quand saint Patrice vint évangéliser les Irlandais, ils adoraient les sîde[1], les uns Tûatha Dê Danann, les autres Fomôré, et on appelait les premiers sîde d'Irlande.

Dagdé était donc roi des sîde d'Irlande; et ce fut à lui que le médecin donna le conseil de s'adresser, pour trouver un remède à la maladie d'Oengus. On alla chercher Dagdé, qui arriva bientôt.—«Pourquoi m'avez-vous fait venir?» demanda en entrant Dagdé. Boann lui raconta la maladie de son fils et la cause de cette maladie.—«Quel service pourrais-je rendre à cet enfant?» répondit Dagdé. «Je n'en sais pas plus que toi.»—Le médecin prit alors la parole.—«En votre qualité de roi suprême des sîde d'Irlande, vous avez dans votre dépendance Bodb, roi des sîde de Munster, qui est célèbre dans toute l'Irlande par sa science. Envoyez-lui demander où est la femme qui a rendu votre fils amoureux.»

Dagdé suivit ce conseil, et adressa une ambassade à Bodb, roi des sîde de Munster. Les ambassadeurs racontèrent à Bodb comment Oengus, fils de Dagdé, était tombé malade. «Dagdé,» ajoutèrent-ils, «vous donne l'ordre de chercher dans toute l'Irlande la femme dont son fils est amoureux.»—Je le ferai,» répondit Bodb. «Il me faudra un an de recherches, et je trouverai ce que vous désirez.»

Au bout d'un an, les ambassadeurs revinrent. «J'ai,» dit Bodb, «découvert la femme au lac des Gueules de Dragons, près de la crott ou harpe de Cliach.» Les ambassadeurs, retournant chez Dagdé, lui apportèrent, cette bonne nouvelle. On mit Oengus dans un chariot et on le conduisit au palais de Bodb, roi des sîde de Munster. C'était un palais enchanté qui était connu sous le nom de «Sîd des hommes de Fémen.» Oengus y fut reçu avec joie. On passa d'abord trois jours et trois nuits en fête; puis, on parla de l'objet du voyage.—«Je vais,» dit Bodb à Oengus, «vous mener où est celle que vous aimez. Nous verrons si vous la reconnaissez.»