Puis Bodb conduisit Oengus près de la mer, dans un endroit où se trouvaient cent cinquante jeunes femmes. Elles marchaient par couples, et les deux jeunes femmes qui formaient chaque couple étaient attachées l'une à l'autre par une chaîne d'or. Au milieu de ces cent cinquante femmes, il y en avait une plus grande que les autres: ses compagnes ne lui atteignaient pas l'épaule.—«La voilà!» s'écria Oengus. «Comment s'appelle-t-elle?»—«C'est,» répondit Bodb, «Caer, petite-fille d'Ormaith; Ethal Anbual, son père, habite le sîd ou palais enchanté d'Uaman, dans la province de Connaught.»—«Je ne suis pas de force à l'enlever du milieu de ses compagnes,» dit tristement Oengus. Et il se fit ramener au lieu de sa résidence ordinaire, qui était à cette époque, paraît-il, le château d'un de ses tuteurs; car Dagdé habitait encore avec Boann, sa femme, le château souterrain de Brug na Boinné, qu'on devait appeler plus tard le château de Mac Oc, c'est-à-dire d'Oengus fils de Dagdé.

Quelque temps après, Bodb se rendit à ce château, y fit visite à Dagdé et à Boann, et leur raconta le résultat de ses investigations.—«J'ai découvert,» leur dit-il, «la femme dont votre fils est amoureux. Son père habite le Connaught, c'est-à-dire le royaume d'Ailill et de Medb. Vous feriez bien d'aller leur demander leur concours. Avec leur aide, vous pouvez obtenir pour votre fils la main de l'épouse qu'il désire.»

Les noms d'Ailill et de Medb nous transportent au milieu du premier cycle de l'épopée héroïque irlandaise dont le fondement consiste en événements historiques contemporains de la naissance de Jésus-Christ. Nous n'avons pas de raison pour révoquer en doute la réalité de l'existence des personnages qui dans ce cycle jouent les principaux rôles. Il y a, dans cette vaste épopée un fond de vérité historique, quoique la plus grande partie du récit soit l'œuvre d'une imagination qui se jouait des lois de la nature.

L'homme, alors, ne se contentait pas de peupler le monde de dieux auxquels il attribuait les actes les plus étranges: il croyait que par la magie, l'homme pouvait s'élever au niveau de la divinité, lutter contre elle en égal et quelquefois la vaincre. Dagdé, le grand dieu, va donc demander l'appui d'Ailill et de Medb, tous deux simples mortels, roi et reine de Connaught. Il compte sur leur aide pour contraindre un des dieux secondaires irlandais du Connaught, Ethal Anbual, père de la belle Caer, à lui livrer cette jeune femme dont Oengus est épris.

Il partit pour le Connaught, accompagné d'une suite nombreuse. Le nombre des chars était de soixante, en comptant celui où il était monté. Il arriva au palais d'Ailill et de Medb, qui le reçurent avec joie. Une semaine entière se passa en festins. Puis Dagdé raconta l'objet de sa visite.—«Dans votre royaume,,» dit-il au roi Ailill et à la reine Medb, «se trouve le palais enchanté qu'habite Ethal Anbual, père de la belle Caer; mon fils Oengus aime cette jeune femme; il voudrait l'épouser; il en est malade.»—«Mais,» répondirent Ailill et Medb, «nous n'avons aucune autorité sur elle. Nous ne pouvons donc vous la donner.»

Dagdé les pria d'envoyer chercher le père. Ailill et Medb firent ce que demandait Dagdé. Mais Ethal Anbual refusa d'écouter le messager qu'ils lui adressèrent.—«Je n'irai pas,» dit-il. «Je sais ce dont il s'agit, et je ne donne pas ma fille au fils de Dagdé.» L'armée de Dagdé et celle d'Ailill réunies marchèrent à l'attaque du palais enchanté qu'habitait Ethal Anbual. Ils y firent soixante prisonniers, non compris Ethal, et ils conduisirent leurs captifs à Crûachan, résidence d'Ailill et de Medb. Ethal fut mené en présence d'Ailill.

—«Donne ta fille à Oengus, fils de Dagdé,» lui dit Ailill.—«Je n'en ai pas le pouvoir,» répondit Ethal. «Elle est plus puissante que moi.» Et il expliqua que sa fille passait alternativement une année en forme humaine, une année en forme d'oiseau. «Le 1er novembre prochain,» ajouta-t-il, «ma fille sera sous forme de cygne, près du lac des Gueules de Dragons. On verra là des oiseaux merveilleux: ma fille sera entourée de cent cinquante autres cygnes.» Alors Ailill et Dagdé firent leur paix avec Ethal et le remirent en liberté.

Dagdé raconta à son fils ce qu'il venait d'apprendre. Au 1er novembre suivant, Oengus se rendit au lac des Gueules de Dragons. Il y vit la belle Caer sous la forme d'un cygne accompagné de cent cinquante cygnes qui allaient par couples; les deux cygnes de chaque couple étaient attachés l'un à l'autre par une chaîne d'argent.—«Viens me parler, ô Caer,» s'écria Oengus.—«Qui m'appelle?» demanda Caer. Oengus lui dit son nom et lui exprima le désir de se baigner dans le lac avec elle. Il fut lui-même changé en cygne et plongea trois fois dans le lac avec sa bien-aimée. Puis, toujours sous forme de cygne, il vint avec elle au palais de son père, à Brug na Boinné. Ils chantèrent un chant si beau que tous les auditeurs s'endormirent, et que leur sommeil dura trois jours et trois nuits. Jamais la musique irlandaise n'avait eu plus grand succès. Caer resta dès lors la femme d'Oengus[2].

[1]

«For tuaith hErenn bai temel,
tûatha adortais sîde.»