«Sur le peuple d'Irlande régnait l'obscurité, les gens adoraient les sîde.» Hymne de Fiacc en l'honneur de saint Patrice, chez Windisch, Irische Texte, p. 14, ligne numérotée 41.
[2] Cette pièce intitulée: Aislinge Oengusso, «Vision d'Oengus,» a été publiée dans la Revue celtique, t. III, p. 344 et suivantes, par M. Ed. Müller, qui l'a accompagnée d'une traduction anglaise, la plupart du temps assez fidèle.
§ 6.
L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en Irlande: Bona dea, «la Bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.
Ce fut probablement après ce mariage qu'Oengus se fit céder par son père Dagdé le palais de Brug na Boinné. Ce qu'il y a de certain, dans ce récit, c'est que la tradition païenne de l'Irlande donne les dieux pour contemporains aux héros. Elle fait intervenir Dagdé, roi des dieux, dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, qui auraient vécu à une époque contemporaine du commencement de notre ère, tandis que les chronologistes chrétiens, tels que Gilla Coemain et l'auteur du Lebar gabala, au onzième siècle, tels que Keating et les Quatre Maîtres au dix-septième siècle, font mourir ce même Dagdé mille ans environ ou même dix-sept cent cinquante ans plus tôt.
Dagdé est roi des dieux, comme Zeus dans la mythologie grecque; mais ce n'est pas dans la mythologie grecque, c'est dans la mythologie latine que nous trouverons un mythe à peu près identique à celui de Dagdé. Dagdé veut dire «bon dieu.» Les Romains avaient une divinité qu'ils appelaient la Bonne déesse, Bona dea. On la considérait comme identique à la Terre[1]: Dagdé était aussi le dieu de la terre[2]. Bona dea portait, dit-on, le nom de bona, «bonne,» parce qu'elle donnait aux hommes tous les biens qui servent à les nourrir[3]: Dagdé avait le même attribut. Nous avons vu que les fils de Milé, c'est-à-dire les Irlandais, s'étant brouillés avec les Tûatha Dê Danann, n'avaient plus ni blé ni lait; et comment, ayant fait avec Dagdé un traité de paix, ils obtinrent de lui qu'à l'avenir leur blé et leur lait leur seraient conservés[4].
Bona dea, qu'on appelait aussi Fauna, était la parèdre ou l'associée de Faunus, c'est-à-dire sa fille[5], sa femme[6], ou sa sœur[7]. Or on considérait Faunus comme dieu; il avait à Rome son culte, et un temple bâti dans une île du Tibre[8]. Il dut, à une époque reculée, avoir le rang de dieu suprême, car Bona dea, sa parèdre, était, dit-on, aux yeux de certaines personnes, l'égale de Junon; et on lui mettait, pour cette cause, un sceptre dans la main gauche[9]. Faunus fut plus tard, comme dieu suprême, supplanté par Jupiter, dieu de l'aristocratie romaine et de la ville de Rome.
La mythologie romaine eut une période évhémériste qui se produisit sous l'influence de la science grecque; ses résultats furent identiques, sur bien des points, à ceux que donna en Irlande l'évhémérisme inspiré par les études chrétiennes. Le dieu Faunus devint alors un roi des Aborigènes, c'est-à-dire de la population qui habitait l'Italie quand arrivèrent Evandre et Enée[10]. Un des textes qui concernent le prétendu roi Faunus parle de sa femme et de sa fille, qui toutes deux ne sont autres que la «Bonne déesse,» Bona dea[11], transformée en simple mortelle, mais élevée au rang de reine ou de princesse. Ainsi, en Irlande, Dagdé, le «bon dieu,» divinité suprême des païens, fut, par les chrétiens, transformé en un roi qui aurait gouverné l'Irlande avant l'arrivée des fils de Milé. On remarquera aussi que, dans le récit romain, Evandre et Enée interviennent dans des conditions analogues à celles où les fils de Milé se présentent dans le récit irlandais. Ils sont, comme les fils de Milé, des étrangers arrivant par mer, et, comme eux, par les armes ils fondent un régime nouveau.
[1] «Auctor est Cornelius Labeo huic Maiæ, id est Terræ, ædem kalendis Maiis dedicatam sub nomine Bonæ deæ, et eandem esse Bonam deam et Terram ex ipso ritu occultiore sacrorum doceri posse confirmat.» Macrobe, Saturnales, I, 12.
[2] «Dîa talman.» Voir notre tome I, p. 282, note 2.