Un ou plusieurs phénomènes semblables paraissent s'être produits dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère et avoir coûté la vie à des populations nombreuses, dont la fin terrible eut dans une partie considérable de l'Europe un grand retentissement. Le bruit en parvint jusqu'en Grèce. Ephore, dans son histoire, terminée en 341, parle des maisons des Celtes enlevées par la mer, de leurs habitants engloutis dans les flots. «Le nombre des victimes,» dit-il, «est si considérable que les invasions de l'Océan font perdre aux Celtes, cette nation belliqueuse, plus d'hommes que la guerre[2].»
Tout le monde peut se figurer quelle scène de désolation et de terreur présente une contrée fertile et peuplée quand tout d'un coup l'invasion irrésistible des eaux y porte la destruction et la mort. Il y a, dans ce tableau, des traits qui sont communs à tous les temps et à tous les lieux: le désespoir des femmes, leurs plaintes, les cris et les larmes des enfants.
Mais ce qui est caractéristique du temps et de la race, c'est la conduite du guerrier gaulois du quatrième siècle. Il voit que la mort approche et que ses efforts pour assurer le salut de sa famille sont inutiles. Il revêt son costume de guerre; l'épée nue dans la main droite, la lance à la main gauche, le bouclier au même bras, entouré de sa femme et de ses enfants en pleurs, il attend la mort, impassible: il a foi dans les enseignements de ses pères et de ses prêtres; enseveli dans la mer avec ses armes et tous ceux qui lui sont chers, il va dans quelques instants se retrouver avec ceux qu'il aime, dans l'autre monde où tous, après la passagère épreuve de la mort, revivront pleins de santé et de joie; et, avec des armes pareilles à celles que les flots auront englouties, il recommencera cette vie guerrière qui alors, c'est-à-dire au quatrième siècle avant J.-C., donne aux Celtes le bonheur, la gloire et la suprématie sur toutes les nations voisines[3].
[1] Voyez plus haut, p. [231], [232].
[2] Ephore, chez Strabon, livre VII, chap. ii, § 1, édition Didot-Müller et Dübner, p. 243. Cf. Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. I, p. 245, fragment 44.
[3] Aristote, Ethicorum Eudemiorum, l. III, c. 1, § 25; édition Didot, t. II, p. 210, lignes 9, 10. Cf. Ethicorum Nicomacheorum, l. III, c. 10, § 7; édition Didot, t. II, p. 32, lignes 39–41. Le commentaire de ces deux passages nous est fourni, non seulement par le passage de Strabon cité plus haut, mais par Nicolas de Damas, fragment 104, chez Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. III, p. 457; et par Elien, Variarum historiarum, l. XII, c. 23. Ces textes ont été très savamment rapprochés par M. Karl Müllenhoff, Deutsche Alterthumskunde, t. I, Berlin, 1870, p. 231.
§ 5.
Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux; tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban, Crimthann Nîa Nair.—Légende de Cûchulainn.
Dans la croyance celtique, la guerre paraît être une des principales occupations des dieux dans les contrées lointaines dont ils partagent le séjour avec les guerriers morts. Là se continuent, pendant la période héroïque, au temps, par exemple, de Conchobar et de Cûchulainn, les combats dont l'épopée mythologique nous a rendus témoins en nous montrant les Fomôré en lutte avec les populations mythiques de l'Irlande, avec la race de Partholon, avec celle de Némed, et avec les Tûatha Dê Danann.
Un jour Cûchulainn est appelé dans le pays des dieux: c'est une île où l'on va d'Irlande en barque. Fand, déesse d'une beauté merveilleuse, lui offre sa main. Mais le héros n'obtiendra cette épouse séduisante qu'à la condition d'intervenir comme auxiliaire dans une bataille que la famille de sa fiancée doit livrer à d'autres dieux[1]. Il accepte cette condition, il est vainqueur, il épouse la déesse qui est le prix de la victoire et il revient avec elle en Irlande.