Cûchulainn n'est pas le seul humain qui, suivant la légende irlandaise, ait, dans l'autre monde, pris part aux combats des dieux. Voici un autre récit conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle.
[1] Serglige Conculainn, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez Windisch, Irische Texte, p. 209, 220. Eogan Inbir, contre lequel Cûchulainn va en guerre dans cette légende, est, dans le Livre des conquêtes, un des adversaires des Tûatha Dê Danann: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 45–47; p. 11, col. 2, lignes 30–31; cf. p. 127, col. 2, ligne 6.
§ 6.
Légende de Loégairé Liban.
Un jour les habitants du Connaught étaient réunis en assemblée près d'En-loch ou du «lac des oiseaux,» dans la plaine d'Ai; avec eux étaient Crimthann Cass leur roi et Loégairé Liban son fils. Ils passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin de bonne heure, quand ils se levèrent, ils virent un homme s'avancer vers eux à travers le brouillard qui s'élevait du lac.
Cet homme portait un manteau de pourpre, tenait dans sa main droite une lance à cinq pointes; sur son bras gauche était un bouclier à pommeau d'or; une épée à poignée d'or pendait à sa ceinture; des cheveux d'un jaune d'or lui couvraient la tête et les épaules.—«Salut au guerrier que nous ne connaissons pas!» dit Loégairé, fils du roi de Connaught.—«Je vous remercie,» répliqua l'étranger.—«Quelle est la raison qui t'amène?» demanda Loégairé.—«Je viens chercher une armée de secours,» reprit l'inconnu.—D'où viens-tu?» dit Loégairé.—«Du pays des dieux,» répondit l'inconnu. «Fiachna, fils de Reta, est mon nom; ma femme m'a été enlevée. J'ai tué le ravisseur dans un combat. Mais alors j'ai été attaqué par son neveu, Goll mac Duilb, fils du roi de Dûn Maige Mell,» c'est à-dire de la forteresse de la Plaine Agréable (un des noms du pays des morts). «Je lui ai livré sept batailles, et dans toutes j'ai été vaincu. Aujourd'hui aura lieu entre nous une nouvelle bataille. Je suis venu demander du secours.» Jusque-là il avait parlé en prose, il continua en vers:
I
La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards,
Autour d'elle coulent des fleuves de sang:
Bataille de guerriers divins pleins de bravoure,
Non loin d'ici, c'est tout près.
Nous avons marché dans le sang généreux et rouge
De corps majestueux et de noble race;
Leur perte répand la douleur
Parmi les femmes aux larmes rapides et abondantes.
Premier massacre, celui de la ville des deux grues;
Près d'elle un flanc fut percé:
Là, dans la bataille, tomba, la tête tranchée,
Eochaid fils de Sall Sreta.
Avec vigueur combattit Aed fils de Find,
En poussant le cri de guerre;
Goll mac Duilb, Dond mac Néra
Livrèrent aussi bataille, les guerriers aux belles têtes.
Les bons et jolis fils de ma femme
Et moi nous ne serons pas seuls:
Une part d'argent et d'or
Est le présent que je fais à quiconque le désire.
La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards,
Autour d'elle coulent des fleuves de sang:
Bataille de guerriers divins pleins de bravoure,
Non loin d'ici, c'est tout près.
II
Dans leurs mains sont des boucliers blancs
Ornés de signes en blanc argent,
Avec des épées brillantes et bleues,
Des cornes rouges à monture métallique.
Observant l'ordre de bataille prescrit,
Précédant leur prince aux traits gracieux,
Marchent, à travers les lances bleues,
Des troupes blanches de guerriers aux cheveux bouclés.
Ils ébranlent les bataillons ennemis,
Ils massacrent tout adversaire qu'ils attaquent.
Combien ils sont beaux dans le combat,
Ces guerriers rapides, distingués, vengeurs!
Leur vigueur, quelque grande qu'elle soit, ne pourrait être moindre:
Ils sont fils de reines et de rois.
Il y a sur leurs têtes à tous
Une belle chevelure jaune comme l'or.
Leurs corps sont élégants et majestueux,
Leurs yeux à la vue puissante ont la prunelle bleue,
Leurs dents brillantes ressemblent à du verre,
Leurs lèvres sont rouges et minces.
Au combat ils savent tuer les guerriers;
Quand on est réuni dans la salle où se boit la bière, on entend leurs voix mélodieuses.
Ils chantent en vers des choses savantes;
Aux échecs ils gagnent la partie de revanche.
Dans leurs mains sont des boucliers blancs,
Ornés de signes en blanc argent,
Avec des épées brillantes et bleues,
Des cornes rouges à monture métallique.
Quand le guerrier inconnu eut terminé son chant, il partit, retournant dans le lac d'où il venait de sortir. Loégairé Liban, fils du roi de Connaught, s'adressant aux jeunes gens qui l'entouraient:—«Honte à vous!» leur cria-t-il, «si vous ne venez pas en aide à cet homme.» Cinquante guerriers, obéissant à cet appel, vinrent se ranger derrière Loégairé. Loégairé se précipita dans le lac. Les cinquante guerriers l'y suivirent. Après quelque temps de marche, ils rejoignirent l'étranger qui était venu les inviter, c'est-à-dire Fiachna, fils de Reta. Ils prirent part à un combat meurtrier, d'où ils sortirent sains et saufs, et vainqueurs; ils allèrent ensuite assiéger la forteresse de Mag Mell, c'est-à-dire, avons-nous dit, de la Plaine Agréable, du pays des morts, où la femme de Fiachna était retenue prisonnière. Les défenseurs de la place, ne pouvant résister, capitulèrent et rendirent à leur prisonnière la liberté, pour obtenir la vie sauve. Les vainqueurs emmenèrent avec eux la femme qu'ils avaient délivrée; celle-ci les suivit en chantant une pièce de vers qui est connue en Irlande sous le nom de Osnad ingene Echdach amlabair, «Gémissement de la fille d'Eochaid le muet.»
Fiachna ayant recouvré sa femme, donna en mariage à Loégairé sa fille, qui s'appelait Dêr Grêné, c'est-à-dire «Larme du Soleil.» Chacun des cinquante guerriers qui étaient venus avec Loégairé reçut aussi une femme. Loégairé et ses compagnons restèrent un an dans leur nouvelle patrie; mais à la fin de l'année ils eurent le mal du pays.—«Allons, «dit Loégairé, «savoir des nouvelles d'Irlande.»—«Afin de revenir,» lui dit son beau-père, «prenez des chevaux, montez-les, et n'en descendez pas.» Loégairé et ses compagnons suivirent ce conseil, se mirent en route, et arrivèrent à l'assemblée des habitants de Connaught qui avaient passé toute l'année à pleurer leur perte. Inutile de peindre la surprise des habitants de Connaught quand, apercevant devant eux tout à coup une troupe de guerriers à cheval, ils reconnurent Loégairé et ses cinquante compagnons. Ils se précipitèrent au-devant d'eux, pleins de joie, pour leur souhaiter la bienvenue.—«Ne vous dérangez pas,» dit Loégairé; «nous sommes venus vous dire adieu.»—«Ne me quitte pas,» s'écria Crimthann Cass, son père. «Tu auras le royaume des trois Connaught, leur or, leur argent, leurs chevaux tout bridés; à tes ordres seront leurs femmes si belles; ne les quitte pas.» Mais Loégairé fut inébranlable; il répondit qu'il ne pouvait accepter, et chanta en vers les prodiges de son nouveau séjour.