[8] Théogonie, vers 287; Eschyle, Agamemnon, v. 870. Cf. plus bas, p. [211–213], et plus haut, [p. 385], note.
[9] Hésiode, Théogonie, vers 455–457.
§ 3.
La triade en Irlande.
L'esprit celtique éprouve beaucoup moins le besoin d'attacher à chaque mot différent une idée distincte de celle qu'un autre mot exprime. Nous lisons dans de vieux textes irlandais que les Tûatha Dê Danann avaient au même moment trois rois: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné. Tous trois, par leur père Cermait, étaient petits-fils de Dagdé, dieu suprême; tous trois régnaient en même temps sur l'Irlande; tous trois furent tués à la bataille de Tailtiu. La femme du premier s'appelait Fotla; celle du second, Banba; celle du troisième, Eriu. Or, ces trois femmes prétendues sont simplement trois noms de l'Irlande. Il n'y a donc qu'une femme, et comme la triple épouse se réduit à l'unité, les trois époux n'en font qu'un[1].
Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné ont un doublet. Dans le «Dialogue des deux docteurs,» un des plus anciens documents qui nous parlent de ce doublet, on trouve écrits Brîan, Iuchar et Uar les trois noms qui le constituent. Comme Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, Brîan, Iuchar et Uar appartiennent au groupe des Tûatha Dê Danann et le dominent. Ce sont les dieux de la science et du génie littéraire et artistique. Brigit, leur mère, est à la fois une déesse et une file féminine; elle est fille de Dagdé, ou «bon dieu,» le dieu suprême, le grand roi des Tûatha Dê Danann. Ses enfants, Brîan, Iuchar et Uar, ont donc le même grand-père que Mac Guill, Mac Cecht et Mac Grêné[2].
Entre Brîan, Iuchar et Uar, il n'y a qu'une différence de nom; on peut même dire qu'entre Iuchar et Uar la différence n'est qu'apparente, car le second de ces deux noms n'a été obtenu qu'en retranchant trois lettres du premier. Un procédé analogue a été suivi par les auteurs qui écrivent les deux derniers noms de cette triade: Iucharba et Iuchair. Iuchair n'est qu'une forme abrégée de Iucharba.
Brîan, et ses deux frères ou associés, appelés tantôt Iuchar et Uar, tantôt Iucharba et Iuchair, ont, sur tous points, la même histoire. A eux trois, ils tuent le dieu Cêin, appelé ailleurs Cîan[3]; tous trois sont tués dans le même endroit, par le dieu Lug[4]. On les dépeint tous les trois de la même manière: tous trois ont la chevelure blonde, sont vêtus d'un manteau vert sur une tunique d'un rouge qui tend au jaune. Tous trois portent une lance très forte et très pointue. Une épée à poignée d'ivoire pend sur la cuisse de chacun d'eux. Leurs trois boucliers sont rouges. Les noms de leurs trois chevaux diffèrent, mais ont le même sens: chacun veut dire «vent.» Leurs trois pères nourriciers s'appellent Victoire, Dignité et Force protectrice. Les noms de leurs trois concubines sont Paix, Plaisir et Joie; ceux de leurs trois reines, Belle, Jolie, Charmante. Leurs trois châteaux se nomment Fortune, Richesse et Large Hospitalité[5]. Enfin à eux trois ils donnent le jour à un fils unique dont le nom, Ecné, veut dire «science, littérature, poésie[6].»
Brîan, Iuchar et Iucharba appartiennent au cycle mythologique. Ils ont un doublet dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, et, malgré certaines apparences historiques, ce doublet appartient encore à la mythologie. Il faut, disons-nous, reconnaître une triade mythologique dans la légende de Clothru, épouse à la fois de ses trois frères. De cette association conjugale naît un fils unique; Lugaid, ce fils, plus tard roi suprême d'Irlande, a, gravées sur la peau par un phénomène étrange, deux lignes circulaires rouges, l'une au cou, l'autre à la ceinture; ces lignes séparaient chacune des portions du corps par lesquelles il ressemblait à chacun de ses trois pères. Il ressemblait au premier par la tête, au second par le haut du corps jusqu'à la ceinture, au troisième par la partie inférieure du corps. Il épousa sa mère, dont il eut un fils qui lui succéda sur le trône d'Irlande[7].
La triade est produite par l'habitude d'employer trois synonymes pour exprimer la même idée mythologique. Quelquefois les Irlandais ont conservé sur ce point la notion de la réalité. Ainsi, dans un des manuscrits du Glossaire de Cormac, nous lisons que la femme du grand dieu Dagdé a trois noms, qui sont: Mensonge, Tromperie et Honte[8]. Dagdé lui-même, d'après le même ouvrage, a trois noms: outre le nom par lequel nous venons de le désigner, il porte ceux de Céra et de Rûad-rofhessa[9]. Nous ne voyons pas qu'on ait supposé trois dieux pour expliquer ces trois noms. Mais par exemple, d'un dieu unique, du dieu père appelé Kronos chez les Grecs, on en a fait trois en Irlande. Ce dieu, qui originairement fut maître du monde, et qui, vaincu par son fils, devint roi des morts, a été, en Irlande, transformé en trois dieux; le premier, d'abord roi, fut détrôné; le second fut tué par son petit-fils dans la bataille; le troisième vaincu, mis en fuite, fut obligé de se réfugier dans le pays des morts, où il règne. Les Irlandais appellent le premier Bress, le second Balar, le troisième Téthra; et ces trois noms, à l'origine, ont désigné la même divinité.