§ 4.
La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus, Taranis ou Taranus.

Nous retrouvons en Gaule les triades divines. Pour en bien comprendre le sens, il est nécessaire de déterminer d'abord auquel des deux groupes, entre lesquels se partage le panthéon celtique, chacune de ces triades appartient.

La plus célèbre des triades divines adorées en Gaule est celle dont Lucain parle, dans des vers bien connus et que nous avons déjà souvent cités: les dieux qui la composaient s'appelaient Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus. Ils appartenaient au groupe des dieux de la mort et de la nuit, des dieux pères et méchants que les Irlandais ont nommés Fomôré. On les honorait par des sacrifices humains[1]. L'objet de ces sacrifices était d'obtenir que cette triade redoutable, considérée comme divinité de la mort, acceptât l'âme de la victime en échange d'autres personnes plus chères dont la vie était menacée[2].

Ces immolations terribles se pratiquaient surtout à la guerre: les captifs étaient mis à mort et leur massacre était un acte religieux. Les Gaulois établis en Asie y portèrent cet usage barbare, et il était encore en vigueur parmi eux dans la première moitié du second siècle avant notre ère[3]. Il persistait en Gaule longtemps après cette date; il est mentionné dans la description de la Gaule écrite par Diodore de Sicile vers l'année 44 avant notre ère. Les prisonniers de guerre, nous dit Diodore, sont sacrifiés aux dieux; avec les animaux que le sort des armes a fait tomber entre les mains des vainqueurs, ils sont brûlés, ou mis à mort d'une autre façon[4]. Les Gaulois ne procédaient pas autrement au temps de la grande guerre que César leur fit de 58 à 51 avant J.-C. Après avoir dit qu'ils ont un dieu, identique suivant lui au Mars romain, l'auteur des Commentaires continue ainsi: «Quand ils ont résolu de livrer une bataille, ils vouent ordinairement à ce dieu le butin qu'ils projettent de faire; après la victoire, ils immolent en son honneur tout ce qui a vie[5]

Deux inscriptions nous apprennent le nom, ou un des noms de la divinité gauloise que César a désignée par le nom latin de Mars. L'une est une dédicace à Mars Toutatis; elle a été trouvée en Grande-Bretagne[6]. L'autre, découverte à Seckau en Styrie, s'adresse à Mars Latobius Harmogius Toutatis Sinatis Mogenius[7]. Ainsi, Toutatis ou Teutatès est le dieu auquel, pendant la guerre, les Gaulois immolaient leurs captifs. C'est un des noms et une des personnifications de ce dieu père qui régnait sur les morts. Par faveur, croyait-on, il pouvait épargner les jours du Gaulois menacé dans son existence, et qui, comme remplaçant, lui envoyait dans l'autre monde un captif immolé[8].

Taranis ou Taranus, si l'on admet la correction de M. Mowat[9], est un doublet de Teutatès ou Toutatis. L'étymologie de son nom établit que c'est un dieu de la foudre: taran, en gallois, en cornique et en breton, est le nom de la foudre. Or, le dieu de la foudre, en Irlande, est Balar, un des trois principaux chefs des Fomôré. Son œil, le mauvais œil, dont le regard tue, n'est autre chose que la foudre. On a considéré Taranus comme identique au Jupiter romain. Sans doute, Jupiter a pour arme la foudre; mais la religion des Romains n'étant pas dualiste comme celle des Gaulois, Jupiter joint à cet attribut accessoire des qualités fondamentales comme dieu bon et dieu fils, qui le rendent tout à fait étranger au Taranus celtique. Jupiter est le fils de Saturne ou de Kronos; il est le dieu du jour et de la vie. Taranus, comme Balar, est le dieu de la mort, père des dieux de la vie[10]. Voilà pourquoi en Gaule, comme Lucain nous l'apprend, on lui offrait des sacrifices humains.

Esus, dont une variante Æsus nous a été conservée par une monnaie de la Grande-Bretagne[11], a été placé avec raison par Lucain dans la même triade, puisqu'on lui offre des sacrifices humains. Le bois qu'il coupe dans le bas-relief gallo-romain du musée de Cluny était sans doute destiné au bûcher du sacrifice. Au temps de Tibère, de l'an 14 à l'an 37 de notre ère, quand fut sculpté ce monument, il était défendu en Gaule de sacrifier des victimes humaines. Mais la suppression de cet usage n'était point ancienne, puisque, sept ans avant notre ère, Denys d'Halicarnasse en parle encore en mettant le verbe au présent; et si cette lugubre cérémonie ne se pratiquait plus sous le règne de Tibère, du moins le cérémonial en subsistait, puisque sous Claude, en l'an 43 ou 44 après notre ère, Pomponius Méla nous apprend qu'il était encore maintenu: ne pouvant plus tuer d'hommes, les druides alors se bornaient à tirer quelques gouttes de sang à des gens de bonne volonté[12].

[1] Lucain, Pharsale, l. I, vers 444–446.

[2] «Qui sunt affecti gravioribus morbis quique in præliis periculisque versantur, aut pro victimis homines immolant aut se immolaturos vovent administrisque ad ea sacrificia druidibus utuntur, quod, pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum immortalium numen placari arbitrantur.» César, De bello gallico, livre VI, chap. xvi, § 2, 3.

[3] «Cum ... mactatas humanas hostias, immolatosque liberos suos audirent.» Discours prononcé au sénat par le proconsul Cneius Manlius, l'an 187 avant J.-C., chez Tite-Live, livre XXXVIII, chap. xlvii; comparez Diodore de Sicile, livre XXXI, chap. 13, édition Didot, t. II, p. 499. Ici il est question d'événements de l'année 167 avant J.-C.